Krugman et Rogoff secouent l’inertie des gouvernements

Surtout connus, ces dernières années, pour leurs désaccords, les célèbres économistes américains Paul Krugman et Kenneth Rogoff ont convenu mercredi à Montréal du danger pour la planète de rester prisonnier d’une économie atone et de l’importance pour les gouvernements de ne pas rester les bras croisés.

Interrogé sur le risque que l’économie mondiale connaisse une stagnation prolongée similaire à celle qui accable le Japon depuis 25 ans, Paul Krugman n’a pas essayé un instant de se faire rassurant. « Il se peut fort bien que les pessimistes aient raison », a-t-il lancé aux quelque 650 personnes venues l’entendre au Palais des Congrès de Montréal, dans le cadre d’une grande soirée organisée par l’association professionnelle de financiers CFA Montréal.

Il est vrai que les États-Unis semblent en voie, petit à petit, de se sortir d’affaire, mais l’Europe et le Japon sont encore loin du but et la Chine fait de plus en plus face à des vents contraires. « Or, nous vivons dans un monde où les pays ne peuvent plus espérer pouvoir s’isoler des autres. »

À ses côtés sur la scène, Kenneth Rogoff s’est à peine fait moins inquiétant. « Ce n’est pas la première fois de l’histoire qu’on annonce la fin de la croissance. Je suis porté à me méfier de ces projections à long terme. Mais ce n’est pas impossible. Il est trop tôt pour le dire. »

Bénédiction à Trudeau

Dans ce contexte, les deux économistes n’hésitent pas un instant à appuyer le projet du nouveau gouvernement fédéral de Justin Trudeau d’augmenter les investissements dans les infrastructures au prix de modestes déficits pendant trois ans. La situation ne pourrait pas être plus appropriée au Canada, a estimé Paul Krugman, avec une croissance sous la barre des 2 %, un effondrement du prix des ressources naturelles, le danger d’éclatement d’une bulle immobilière, l’endettement record des ménages, mais aussi le faible niveau d’endettement d’Ottawa et les taux d’intérêt à un plancher historique.

« Le plan du nouveau gouvernement est loin d’être radical, a ajouté Kenneth Rogoff. Il n’est pas question de faire des déficits tellement importants. »

Les deux experts semblaient avoir une idée beaucoup moins précise de la situation au Québec et de la pertinence des compressions budgétaires de son gouvernement. « Ce n’est pas clair. […] Je ne suis pas toujours en faveur de politiques d’expansion fiscale », a déclaré Paul Krugman devant son confrère, qui n’a pas caché son incrédulité.

Rencontre au sommet

Présenté comme un face à face, presque comme une affiche de boxe, l’événement de jeudi était, paraît-il, la première fois que les deux hommes croisaient le fer sur une même scène.

Paul Krugman est l’un des rares économistes à pouvoir prétendre au statut de vedette populaire. Chercheur de haut vol couronné en 2008 par le fameux prix de la Banque de Suède en sciences économiques (communément appelé prix Nobel d’économie) pour ses travaux sur le développement des échanges commerciaux et sur la géographie économique, il est surtout connu pour son rôle de chroniqueur au New York Times. Porte-étendard de l’école néokeynésienne, il s’est fait le grand défenseur du rôle de l’État dans l’économie et un redoutable pourfendeur de l’ensemble de l’oeuvre de la droite américaine, des théories du laisser-faire économique et des politiques d’austérité.

Aussi sérieux et austère que l’autre est incisif et spectaculaire, Kenneth Rogoff n’en est pas moins, lui aussi, une vedette à sa manière dans le cercle plus restreint des économistes. Professeur d’économie et d’administration publique à l’Université Harvard, ex-économiste en chef du Fonds monétaire international et grand maître international d’échec, il est l’auteur de plusieurs ouvrages de référence, dont un best-seller analysant 800 ans de crises financières et publié à point nommé au lendemain de la débandade des marchés financiers en 2008.

Les relations intellectuelles entre les deux hommes se sont considérablement dégradées ces dernières années, au point de tomber parfois dans les attaques personnelles — après, notamment, la publication d’une étude de Rogoff et de sa complice de longue date, Carmen Reinhart, sur l’impact de la dette sur les croissances des pays. L’étude, qui situait le seuil critique d’endettement à 90 % du produit intérieur brut, a été amplement citée en Europe pour justifier la médecine de cheval imposée à des pays comme la Grèce. La découverte d’erreurs factuelles dans l’étude en avait miné par la suite la crédibilité.

Votre plus grande peur

Animée par l’économiste de l’Université McGill Christopher Ragan, la discussion de jeudi soir à Montréal est restée tout au long courtoise. On y a abordé en une heure un grand nombre de questions allant de la montée des inégalités à la politique monétaire, en passant par la réforme des règles financières et l’avenir des programmes de santé et des régimes de retraite, dont quelques-unes pour un public un peu plus averti.

En matière de politique monétaire, Paul Krugman a, par exemple, pressé le Canada de montrer la voie aux autres et de remonter la cible d’inflation de sa banque centrale de 2 % à 4 % afin de s’éloigner un peu de l’arête du 0 % — après quoi on tombe dans le précipice de la déflation.

Kenneth Rogoff est apparu comme un homme blessé par le traitement injuste que lui aurait réservé Paul Krugman. Il a plusieurs fois souligné que ses recherches et ses idées avaient été beaucoup plus complexes et nuancées que ce qu’en ont souvent fait les politiciens en quête de caution scientifique, les médias en mal de gros titres et les chroniqueurs vedettes à la recherche d’effet de toge. Il a notamment rappelé qu’il avait prévenu, dès 2008, qu’il était beaucoup plus long et difficile de se remettre d’une crise financière et que, contrairement à l’image qui lui colle à la peau, il avait recommandé dès le départ l’adoption de plans de relance massifs ainsi que l’effacement de la dette des pays les plus en difficulté.

« Ce qui nous différencie, c’est ce dont nous avons le plus peur », lui a répondu Paul Krugman. Il n’a fallu que quelques années après le début de la crise avant que certains parlent du danger des déficits, de l’endettement et d’une perte de contrôle de l’inflation. « Moi, ce dont j’ai peur depuis le début, c’est qu’on n’ose pas en faire assez et qu’on s’enfonce dans une morosité économique sans fin. […] C’est vrai que l’histoire nous montre que les crises financières sont plus longues et difficiles que les autres, mais l’histoire nous a longtemps montré aussi qu’on mourrait de la tuberculose. »

1 commentaire
  • Daniel Bérubé - Abonné 30 octobre 2015 12 h 45

    Je serais bien surpris...

    que Couillard lise cet article... voyons donc, comme si un médecin québécois s'y connaîtrait mieux en économie qu'un chercheur de haut vol couronné en 2008 par le fameux prix de la Banque de Suède en sciences économiques (communément appelé prix Nobel d’économie)...

    Même un "médecin" peut avoir à aller consulter un phsycho., car le vaccin pour une maladie comme "la surrestime de soi" n'existe pas encore...