Suroît: la centrale en cache une autre

La centrale thermique du Suroît, dont la puissance officielle est de 807 MW, pourra en réalité atteindre un niveau de production de 968 MW durant les grands froids en hiver.

C'est ce qu'affirme le Rapport d'analyse environnementale, qui a servi à l'approbation du décret d'autorisation par le gouvernement, et c'est ce qu'a confirmé hier au Devoir le directeur du projet Suroît, Macky Tall.

Ce gain d'énergie de 161 MW, qui est supérieur de 20,8 % à la puissance nominale annoncée, est un véritable cadeau pour Hydro-Québec, un cadeau équivalent à une centrale de pointe comme celle de La Citière, à Laprairie, laquelle produit 162 MW.

Le décret d'autorisation du Suroît, adopté par le Conseil des ministres du Québec le 17 décembre dernier sur proposition du ministre de l'Environnement, Thomas Mulcair, ne spécifie pas dans ses «conditions» le maximum de puissance que peut atteindre cet équipement gigantesque, qui deviendra aux portes de Montréal la première source ponctuelle de gaz à effet de serre du Québec.

Les certificats d'autorisation spécifient généralement soit la production maximale de biens et services, la capacité maximale d'enfouissement ou les rejets maximums de gaz acides d'une centrale thermique, comme celle de Tracy.

Cette donnée est importante, car, si un producteur veut augmenter sa production ou ses rejets, l'esprit et la lettre de la Loi québécoise de l'environnement veulent qu'il doive dans certains cas se soumettre à nouveau à une évaluation environnementale.

Mais dans le cas du Suroît, on s'en est tenu à la puissance «nominale», et cela, dans les «attendus» du décret: «Attendu qu'Hydro-Québec a l'intention de réaliser le projet de centrale thermique à cycle combiné du Suroît d'une puissance nominale de 807 MW», y lit-on.

Chez Hydro-Québec, précise le directeur du projet, on se défend d'avoir voulu cacher cette puissance supplémentaire, car, «aux audiences du BAPE, on avait expliqué que la puissance réelle pouvait s'échelonner d'un peu moins de 800 MW en été à plus de 900 MW en hiver».

Pour Macky Tall, le fait de pouvoir hausser la production pas très loin sous la barre des 1000 MW par grand froid est «une coïncidence très heureuse, car on peut dire qu'elle [la centrale] va chercher une puissance supplémentaire en période de pointe hivernale» de la demande.

La puissance «nominale» est un standard international qu'utilise le manufacturier pour décrire son équipement: les 807 MW, dont font état les communiqués de presse d'Hydro-Québec depuis le début, sont atteints à une pression atmosphérique de 1 bar et par une température de 15 °C.

Mais, précise l'analyse environnementale du ministère de l'Environnement, «la puissance maximale de la centrale, atteinte lorsque la température extérieure est d'environ -27 °C, est de 968 MW».

La semaine dernière, lorsqu'Hydro-Québec et le ministre des Ressources naturelles, Sam Hamad, ont annoncé la construction du Suroît, les communiqués évoquaient cette fois une puissance de 836 MW.

Cela s'explique de deux façons, précisait le directeur du projet. D'abord, dit-il, la température moyenne dans la région du Suroît est de -5 à -6 °C sur une base annuelle, ce qui accroît la productivité des deux turbines et du cycle de vapeur qui récupère la chaleur de la tuyère. D'autre part, les améliorations techniques apportées au système de refroidissement et qui augmentent son efficacité énergétique de 5 %, contribuent aussi à atteindre cette production accrue.

Si le Suroît peut dépasser de 161 MW la puissance nominale annoncée, c'est qu'en période de grands froids, explique Macky Tall, l'air avalé par la turbine à gaz est plus riche en oxygène. Cela permet d'injecter une grande quantité de carburant tout en respectant les ratios air-gaz spécifiés par le manufacturier. Mais, dit-il, il n'est pas possible de dépasser sécuritairement les 968 MW qu'il est possible de produire à des températures voisines de -27 °C parce que, dit-il, c'est la limite technique des turbines et de l'instrumentation complémentaire.

Le directeur du projet Suroît affirme que les gaz à effet de serre discutés en audience et annoncés par Hydro-Québec, soit des rejets annuels de 2,25 millions de tonnes en équivalent de bioxyde de carbone (CO2), tiennent compte de la puissance réelle que peuvent atteindre les deux turbines en période de pointe hivernale. Mais, dit-il, cette moyeknne annuelle tient aussi compte du fait qu'en été, en raison de la chaleur et de la dilatation de l'air qui raréfie la présence d'oxygène pour un même volume, les deux turbines devront être utilisées en deçà des 807 MW nominaux.

De son côté, John Burcombe, un ingénieur à la retraite qui est porte-parole du mouvement Au Courant, affirmait hier au Devoir que les turbines de l'autre centrale thermique envisagée à Bécancour par TransCanada Énergie pourraient passer de 507 MW à 547 MW en raison de la densité plus forte d'oxygène dans l'air froid. Et des gains similaires pourraient résulter des 800 MW qu'Hydro-Québec pense obtenir de producteurs privés qui vont s'équiper de systèmes en cogénération en vertu d'un nouvel appel de propositions récentes.

D'autre part, selon John Burcombe, la hausse du taux d'efficacité énergétique annoncé par la version légèrement améliorée du Suroît — qui passerait de 58 % à 60 % — serait en réalité plus basse. Si on compare, dit-il, ce taux avec celui d'une chaudière au gaz dans une résidence, il faut comparer sur la base du «pouvoir calorifique supérieur». En utilisant ce mode de calcul, «qui permet de comparer des tomates avec des tomates», le taux d'efficacité du Suroît «amélioré» serait de 54 %, selon Burcombe. Si on s'en tient, au contraire, au «pouvoir calorifique inférieur», comme le fait Hydro-Québec, la comparaison avec une chaudière au gaz résidentielle lui conférerait un taux d'efficacité de... 105 %, ce qui serait une aberration. Au lieu de construire le Suroît, plusieurs groupes écologistes ont soutenu qu'Hydro-Québec aurait eu avantage à remplacer les chauffages électriques des maisons en construction par des chauffage au gaz, au lieu de brûler ce gaz au Suroît avec un taux d'efficacité inférieur pour alimenter des plinthes électriques.
1 commentaire
  • Bertrand Goulet - Inscrit 21 janvier 2004 07 h 15

    Le pipeline est-il capable de fournir une consommation semblable?

    A ma connaissance, les pipelines de l'ouest qui alimentent les réseaux de l'Ontario et du Québec sont proches de leur limite. Ce qui pourrais rendre inutilisable cette centrale. S.V.P. détrompez moi quelqu'un.