Québec s'attaque au crime organisé en territoire autochtone

Le ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, a annoncé hier la création de deux escouades régionales mixtes (ERM) afin de lutter contre le crime organisé sur la Rive-Nord et à Kanesatake, blâmant au passage le Solliciteur général pour l'échec d'une vaste enquête sur les contrebandiers mohawks lancée en avril 2003.

Montré du doigt par James Gabriel la semaine dernière, M. Chagnon a blâmé à son tour l'ex-Solliciteur général, Wayne Easter, pour avoir conclu à son insu une entente de 900 000 $ avec le grand chef du conseil mohawk, afin de renforcer l'effectif policier de Kanesatake. Si l'argent avait été investi dans l'opération Cactus, un projet tripartite entre la Gendarmerie royale du Canada (GRC), la Sûreté du Québec (SQ) et les peacekeepers «on en serait à un mois ou deux d'une descente policière importante», a-t-il déploré.

La crise a éclaté la semaine dernière lorsque la minorité au conseil de bande a appris l'existence de cette entente secrète entre le Solliciteur général et James Gabriel; une entente qui a entraîné le déploiement d'une soixantaine de policiers autochtones appelés en renfort par le grand chef afin de déloger le chef de police Tracy Cross et de relancer la lutte contre le crime organisé. Une trentaine d'individus ont assiégé le poste de police, séquestrant les peacekeepers pendant deux jours avant que le ministre Chagnon n'intervienne pour résoudre la crise de façon pacifique.

Le projet Cactus «n'a pas joui du calme, de la sérénité et de la discrétion qui convient dans ces moments-là», a déploré M. Chagnon, qui espère toutefois en récupérer «les morceaux encore valables pour les transférer à l'ERM».

Assorties d'un budget global de 2,8 millions de dollars par an, les deux ERM couvriront les territoires de Laval, de Lanaudière et des Basses-Laurentides. L'une de ces escouades s'attaquera «aux éléments du crime organisé présents sur les territoires autochtones», à Kanesatake, Kahnawake et Akwesasne. L'autre luttera contre les têtes dirigeantes du crime organisé sur la Rive-Nord, qui entretiendraient des liens avec la filière mohawk. De douze à quinze enquêteurs seront affectés à la tâche.

Déloger Gabriel
À Kanesatake, les opposants politiques de James Gabriel ont profité du chaos occasionné la semaine dernière pour suggérer la tenue d’élections hâtives au conseil de bande. Environ 150 personnes ont participé en soirée à une séance d’information publique accessible aux Mohawks vivant au sein de la communauté et à l’extérieur. Ils ont confié aux trois chefs minoritaires du conseil (John Harding, Steven et Pearl Bonspille) les mandats de revoir le code électoral pour permettre la tenue d’élections hâtives, enquêter sur les événements de la semaine dernière et faciliter le déclenchement d’élections générales au printemps plutôt qu’en juillet pour pourvoir le poste de grand chef et les six postes de chefs.

Il était question d'inviter la population à se prononcer, par voie de référendum, sur la pertinence de devancer les élections générales de juillet 2004 afin de remplacer James Gabriel.

John Harding, l'un des chefs dissidents, a indiqué plus tôt en matinée, sur les ondes de CKAC, sa préférence pour un tel scénario. Les règles de gouvernance en vigueur à Kanesatake permettent de devancer les élections, si la population y consent, lorsque le grand chef a commis des actions répréhensibles ou lorsque les activités du conseil de bande sont paralysées, a indiqué M. Harding sans guère plus de détails. «Il y a des procédures à suivre pour faire avancer les élections. La communauté, qu'est-ce qu'elle va faire? On ne peut pas rester de même pendant sept mois», a dit M. Harding.

Selon John Harding, les pressions pour déloger James Gabriel ne viennent pas de lui et des deux chefs dissidents (Steven et Pearl Bonspille), mais bien de la communauté. «Les gens en ont assez des actions de James Gabriel», a-t-il dit.

James Gabriel et les chefs qui le soutiennent (Marie Chéné, Doreen Canatonquin et Clarence Simon) n'avaient pas l'intention d'assister à cette séance publique d'information. Selon Marie Chéné, il ne peut d'ailleurs sortir aucune décision légale d'une telle assemblée. Seul le grand chef a le pouvoir de convoquer une élection, sur la base d'une résolution appuyée par au moins trois conseillers, a-t-elle expliqué au Devoir.

Les dissidents reprochent à James Gabriel de ne pas les avoir consultés avant d'accepter 900 000 $ du Solliciteur général, et de les avoir tenus dans l'ignorance de la vaste opération impliquant une soixantaine de peacekeepers, afin de remplacer le chef de police et d'amorcer des enquêtes sur le crime organisé. Les dissidents affirment par ailleurs que seul le comité de police peut nommer ou remplacer un chef de police, une interprétation juridique contestée de la part de la majorité au conseil.

Fidèle à son habitude, John Harding a minimisé l'influence du crime organisé à Kanesatake, en affirmant qu'il ne détenait aucune preuve d'activité de la part des trafiquants d'armes et de marijuana. Une étude de la GRC datant d'avril 2002 en arrive pourtant à des conclusions radicalement différentes. «Le commerce de cigarettes [...] et d'autres marchandises de contrebande a contribué à créer une structure socio-économique d'une asymétrie spectaculaire.» Tandis qu'une partie de la communauté reste engluée dans «une pauvreté désespérée», d'autres connaissent une richesse «quasi obscène», affirme le document.

M. Harding a enfin attribué la présence de Warriors en cagoule, la semaine dernière lors du siège du poste de police, au fait qu'il faisait froid, que certains individus s'amusent avec les médias et que les journalistes sont friands de ces images sensationnalistes.

Ottawa sort de son mutisme

Après une semaine de mutisme, Ottawa est par ailleurs sorti de l'ombre en prenant publiquement la parole sur la crise sévissant à Kanesatake. Les deux ministres fédéraux concernés n'avaient toutefois rien de plus à dire que de confirmer James Gabriel dans ses fonctions d'interlocuteur officiel et de prétendre que la communauté avait retrouvé la paix.

«Pour l'instant, il y a une force policière stable à Kanesatake et la loi et l'ordre sont en place», a soutenu la ministre de la Sécurité publique, Anne McLellan. Lorsque des journalistes ont remis en question son affirmation alors que plusieurs citoyens tremblent encore, la ministre a reconnu qu'il faudrait une stratégie à long terme pour appuyer la police locale. «Kanesatake est une communauté où il y a de sérieux problèmes de maintien de l'ordre.»

Mme McLellan et son collègue des Affaires indiennes, Andrew Mitchell, se sont adressés à la presse après leur rencontre avec leurs homologues québécois, Benoît Pelletier (Affaires indiennes) et Jacques Chagnon (Sécurité publique).

M. Pelletier n'a pas pu s'empêcher de se réjouir de cette sortie publique des ministres fédéraux, lui qui avait reproché à Ottawa d'avoir été «très silencieux, très absent» plus tôt dans la journée. «Depuis déjà une semaine, on sentait qu'il y avait comme une espèce d'absence fédérale qui aujourd'hui a été compensée par un échange très fructueux avec nos deux homologues», a-t-il dit.

Cette absence s'est d'ailleurs illustrée par l'impossibilité de parler à qui que ce soit à Ottawa de la crise sévissant la semaine dernière. Au cabinet du ministre des Affaires indiennes, on s'en lavait les mains en disant qu'il s'agissait d'une affaire de police. Ce n'est que vendredi soir à 18h40 que le bureau du ministre Mitchell a appelé Le Devoir pour dire qu'il reconnaissait James Gabriel comme interlocuteur officiel, soit quatre jours après l'incendie criminel de la maison de ce dernier.