Des séquelles semblables à celles du syndrome de choc post-traumatique

Photo: Valery Hache Agence France-Presse
La prostitution laisse des séquelles semblables à celles du choc post-traumatique, avancent une psychologue allemande et Rachel Moran, une Irlandaise qui a mis plus d’une décennie à se remettre de son propre champ de bataille, sept ans de prostitution durant l’adolescence. Le Devoir a rencontré ces deux femmes, qui appellent à reconnaître la prostitution comme une violence.
 

Vendre son corps jour après jour entraîne des effets psychologiques « cliniquement similaires » à ceux qu’elle a observés en terrain de guerre, notamment en Bosnie et au Kosovo, explique Ingeborg Kraus, spécialiste du syndrome du choc post-traumatique (SCPT), rencontrée avec Mme Moran lors de leur passage à Montréal pour une conférence. « La prostitution est seulement possible dans un état dissociatif, où les phénomènes naturels de dégoût, de mépris ou de peur sont déconnectés. Ce vécu est tout de même enregistré dans un autre endroit du cerveau, une sorte de boîte noire qu’on appelle la mémoire traumatique », explique-t-elle en détail dans un français impeccable.

 

Pas un métier, une violence

Comme dans le cas de soldats qui ressentent l’onde de choc à leur retour, les femmes qui sortent de l’industrie du sexe subissent cette « bombe à retardement », ce « vécu en désordre », poursuit celle qui traite ce genre de patientes.

Le cerveau des femmes en prostitution leur joue donc des tours en se dissociant des sensations, une forme d’anesthésie du corps qui s’accompagne évidemment de troubles affectifs ou psychosomatiques. Les traumatismes et l’angoisse extrême associée peuvent alors être déclenchés par n’importe quoi : odeur, image, couleur, son. Après un long traitement de ce syndrome de choc post-traumatique, la Dre Kraus raconte que les femmes vivent « un réveil, un véritable printemps, elles sont étonnées de retrouver les odeurs, le toucher et même les saveurs ».

Considérant les conséquences entraînées, elle croit ainsi que « prétendre que la prostitution est un métier comme un autre » est tout simplement du déni. Épuisée de tenter d’aider les femmes à guérir de ces traumatismes, la psychotraumatologue tente de faire pression en amont et signe, avec une cinquantaine de psychothérapeutes un manifeste en 2014. « Ce texte postule deux choses : la prostitution est humiliante et dégradante, une continuation de la violence. Et les hommes doivent prendre leurs responsabilités », résume Ingeborg Kraus.

Les survivantes s’organisent

En parallèle à ce réseau d’experts médicaux, de plus en plus d’anciennes prostituées se regroupent aussi pour faire entendre leur voix. Rachel Moran a vécu cet état dissociatif décrit par la psychologue Kraus. Sortie de la prostitution dans les rues de Dublin et de la cocaïne à 22 ans, en 1998, afin d’être « une meilleure mère » pour son fils, elle a mis plus de 10 ans à « guérir de milliers de situations d’invasions indésirables » et à retrouver un peu d’estime. L’écriture de son livre, Paid For : My Journey Through Prostitution (Payée pour : mon passage à travers la prostitution), a été à certains égards thérapeutique, mais sa prise de parole encore plus.

Elle a commencé à bloguer dans la foulée de la campagne de sensibilisation « Turn off the red light » (éteignez le red light) lancée en 2007 en Irlande. Quand des panels d’experts et des commissions se sont alors mis à l’inviter à participer aux discussions, elle a vite constaté qu’elle était la seule autour de la table à avoir réellement vécu de la prostitution.

L’Irlandaise de 39 ans a donc décidé d’inciter d’autres femmes à prendre la parole publiquement pour être représentées dans les débats en fondant SPACE, regroupement international de « survivantes ». Elles ont explicitement choisi ce terme pour se décrire, à la fois pour rejeter le mot « victime » et pour mettre l’accent sur cette violence vécue que « personne ne remettrait en question si c’était de la violence conjugale ou une agression sexuelle », explique Mme Moran.

L’autre inégalité sociale

Ses yeux bleus bien plantés dans ceux de son interlocuteur, elle regrette que le public soit si prompt à s’indigner des autres formes de violence et si peu de la prostitution : « Nous en sommes arrivés à cette croyance ridicule que, puisque la violation sexuelle est “compensée”, c’est correct. Nous sommes incapables de la voir pour ce qu’elle est, et l’argent ne légitime pourtant pas les autres formes de violence. »

Et cette dénonciation n’est pas une question morale pour Mme Kraus et Mme Moran. Elle est plutôt un enjeu d’égalité sociale. Devoir vendre son corps pour vivre est intimement lié à d’autres formes de marginalisation, comme la race ou la situation économique, qui sont déjà des « désavantages sociaux ».

Plusieurs études ont également montré que l’écrasante majorité des prostituées ont subi dans l’enfance de la violence sexuelle ou physique ou encore une forme de négligence. Ingeborg Kraus parle donc quant à elle de « prostitution de pauvreté » et de « manque de possibilités », attaquant pour de bon le paradigme du « libre-choix » individuel.

Une réalité qui se vérifie en Allemagne, où une forte proportion des 400 000 femmes prostituées provient des pays d’Europe de l’Est, surtout de la Roumanie et de la Bulgarie. La prostitution y a été totalement décriminalisée en 2002, menant selon la Dre Kraus à une « banalisation totale », qui a eu pour effet d’augmenter le trafic humain à des fins d’exploitation sexuelle, rapporte la police fédérale allemande. Ce commerce évalué à 15 milliards d’euros y est toujours sous le contrôle du crime organisé.

La psychologue milite donc pour l’adoption du « modèle nordique », à l’instar du Canada, qui l’a adopté en 2014. « Une grande victoire » pour Rachel Moran, qui invite maintenant les hommes, dont la majorité ne consomme pas de sexe rémunéré, à se manifester pour faire partie du virage.

«La prostitution est seulement possible dans un état dissociatif, où les phénomènes naturels de dégoût, de mépris ou de peur sont déconnectés. Ce vécu est tout de même enregistré dans un autre endroit du cerveau, une sorte de boîte noire qu’on appelle la mémoire traumatique.»

Ingeborg Kraus, spécialiste du syndrome du choc post-traumatique 

Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir
«Nous en sommes arrivés à cette croyance ridicule que, puisque la violation sexuelle est “compensée”, c’est correct. Nous sommes incapables de la voir pour ce qu’elle est, et l’argent ne légitime pourtant pas les autres formes de violence.»

Rachel Moran, qui a connu sept ans de prostitution durant l’adolescence

Photo: SPACE
6 commentaires
  • Jacqueline Rioux - Abonnée 19 octobre 2015 09 h 24

    Merci pour cet article

    Mme Kraus met des mots sur ce que je pense profondément depuis toujours.

    « La prostitution est seulement possible dans un état dissociatif, où les phénomènes naturels de dégoût, de mépris ou de peur sont déconnectés. » Voilà comment les prostituées parviennent à faire ce qui est inconcevable pour une femme vraiment « libre ».

  • Johanne St-Amour - Abonnée 19 octobre 2015 09 h 37

    Un privilège patriarcal!

    Christine Le Doaré, féministe française, réagissait ainsi en 2013 aux fortes résistances au projet de loi criminalisant les clients de la prostitution en France:

    «La sexualité ne peut être soumise aux marchés financiers. L’esclavage sexuel, ni dans la conjugalité, ni dans la prostitution, n’est plus admissible.

    Enfin, le principe d’indisponibilité du corps humain doit être réaffirmé. Même le libéralisme ne peut tout vendre et tout acheter.

    Il n’y a donc pas de « marché du sexe », ni de » travailleurs du sexe », mais un privilège patriarcal qui, à terme, disparaîtra, et des personnes victimes d’une exploitation et de violences sexuelles que cette proposition de loi vise à protéger.»

    Le Canada a adopté il y aura bientôt un an, une version du modèle nordique, qui criminalise le «client». Mais l'application de la loi se fait attendre. Et surtout les ressources promises aux organismes qui aident les femmes à se sortir de la prostitution semblent coincées dans les budgets austères de nos gouvernements. Encore une fois, des femmes en font les frais!

    Les femmes qu'on a trompées et qu'on prostitue ont 40 fois plus de chance de mourir dans ce dédale que n'importe quelle «réelle» travailleuse, davantage même que celles qui exercent un travail à grands risques.

    Et pendant ce temps, le parti libéral du Canada, le parti néo-démocarte, Québec solidaire avalisent une vision marchande et néo-libérale de la prostitution en voulant modifier la loi C-36 dont le principal responsable de cette exploitation, l'acheteur, est criminalisé.

    C'est comme cette décision, le 11 août dernier, d'Amnistie international, qui dit défendre les droits de l'homme, de vouloir «dépénaliser» totalement la prostitution. Totale incohérence!

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 20 octobre 2015 16 h 57

      Certaines de celles qui prêchaient hier le droit des femmes de faire ce qu’elles veulent de leur corps — quand il s’agissait de se débarrasser d’un fœtus — prêchent aujourd’hui qu’il est inacceptable qu’elles le louent.

      Oui ou non, les femmes ont-elles le droit de mener leur vie comme elles l’entendent ? Ultimement, ont-elles le droit de se tromper et de faire de mauvais choix ?

      En somme, se sont-elles affranchies d’un pape romain pour devoir se soumettre aussitôt au dogme des papesses de la morale bourgeoise ?

      Le principe d’indisponibilité du corps humain doit être réaffirmé, dites-vous ? En vertu de quoi ? Le corps humain devient disponible dès qu’un citoyen accepte de travailler pour quelqu’un d’autre.

      Je tiens à rappeler que si les tribunaux ont « légalisé » la prostitution, ce n’est pas en vertu d’un complot machiste visant à maximiser les profits de l’industrie du sexe, mais plutôt parce que des femmes ont voulu défendre leur droit d’exercer ce métier.

      Quand au modèle nordique adopté par le Canada, sachez que si l’ancien gouvernement Harper ne l’a pas mis en application, c’est qu’il savait que sa loi était anticonstitutionnelle.

      Les relations sexuelles entre adultes consentants ne regardent pas l’État et ne regardent personne d’autre.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 21 octobre 2015 08 h 50

      Vous semblez avoir une vision rose-bonbon de la prostitution. Vous avez intégré le discours néo-libéral de la marchandisation du corps. Peut-être pour mieux défendre le droit des hommes à imposer leurs pulsions et leurs caprices. La prostitution n'est pas un travail, mais le plus vieux mensonge du monde.

      C'est davantage de domination dont il est question ici. Et comme le dit si bien Rachel Moran: « Nous en sommes arrivés à cette croyance ridicule que, puisque la violation sexuelle est “compensée”, c’est correct.»

      La prostitution est un non-choix, car lorsqu'on détourne son regard d'un supposé droit à prostituer, on constate que ces femmes ont majoritairement été abusées dans l'enfance, qu'une majorité vit de la pauvreté. Sans compter que l'origine ethnique est également un facteur d'embrigadement dans cette exploitation.

      Ici au Canada ce sont les femmes autochtones qui en paient davantage le prix! Et en Europe ce sont de plus en plus des femmes de l'Est ou de l'Afrique qui sont exploitées. À ce non-choix, il faut ajouter qu'un très grand nombre de femmes sont amenées à la prostitution vers l'âge de 13-14 ans!

      Basé sur ces faits, il est illusoire de croire qu'il y a consentement. Et au consentement, j'oppose la consensualité, qui elle, est complètement absente dans cette violence «compensée».

      La prostitution est l'esclavagisme du 20e et 21e siècle. Une violation du droit des femmes à disposer de leur vie que des partis politiques comme le NPD, le PLC et QS contestent en voulant abolir la criminalisation de l'acteur principal de cette escroquerie patriarcale: le prostitueur.

      Et comme le dit si bien le chercheur Richard Poulin de l'Université d'Ottawa, dans la prostitution ce sont les hommes qui disposent du corps des femmes et non les femmes elles-mêmes!

  • Louise Gagnon - Inscrite 19 octobre 2015 16 h 47

    Amnistie international a perdu toute crédibilité.

    Saura-t-il faire amende honorable devant l'évidence des preuves ?

  • Denis Paquette - Abonné 19 octobre 2015 18 h 03

    Un jeton sur un énorme échiquier

    Effectivement je crois que la prostitution exige un état semblable a celle induite par la drogue ou la délinquence, c'est a dire un état proche de la survie ou la plupart des normalisations sont court circuitées, pour avoir observé des gens dans ces états, il semble ne pas y avoir plus grandes solitudes car tous les références sont sabotées, une plongée dans l'etre premier ou la vie n'est plus qu'un jeton sur un énorme échiquier