Qui méprise qui?

Comment faire ? Comment détourner le regard et continuer de chroniquer sur des bouquins comme prévu ? Comment parler de littérature et de paysages mentaux quand tout ce que je vois, loin dans le champ, c’est vous ?

Comment écrire sur Alessandro Barrico quand vous me traitez de djihadiste parce que j’ose accuser le Bloc québécois d’opportunisme dans sa récupération du niqab ? Comment ne pas péter les plombs quand déferle la haine sur les réseaux sociaux et dans le courrier des journaux ?

Vous entendez-vous ? Vous voyez-vous aller ?

Moi, je vous regarde, et j’ose à peine y croire.

Bien sûr que le vote à visage couvert est un enjeu de société. Ça se discute. Comme la place de la religion dans l’univers civique en général. C’est un débat qu’on n’a pas fini de faire.

Mais pas comme ça. Pas lorsque la question débarque comme une provocation, une intox, une technique de vente.

Avez-vous lu les articles à ce sujet ? À peu près tous les médias ont repris la chose : le gouvernement conservateur s’est arrangé depuis le début pour que cette décision du tribunal dont il connaissait d’avance l’issue lui tombe dans les mains juste avant, ou pendant une campagne qu’il perdait sur presque tous les fronts.

Saisissant la balle au bond, le parti de Gilles Duceppe a flairé le filon et sauté dans le wagon du racisme ordinaire, manière « Charte des valeurs québécoises », déguisé en discours sur les périls du multiculturalisme à la canadienne. Son parti, à l’agonie, s’est soudainement trouvé un nouvel élan. Sur le dos des étrangers.

Mais faut pas le dire. Ah non. Sinon, on est un traître. Un « lèche-babouches des extrémistes musulmans », proposait une gentille dame, sur Twitter, juste sous ses messages d’appui au Bloc. C’est du mépris pour la population, avance une autre qui est l’auteure d’une de ces innombrables vidéos maison qui débutent par « chu pô raciste, mais… » et qui montrent qu’il y a un truc profondément pourri dans cette population justement. Quelque chose comme l’intolérance d’une société trop confortable et qui a peur de son ombre.

Des ahuris observant la silhouette noire qui les précède sur le trottoir, se figurant la chose comme un présage : « on dirait une burqa, non ? »

Je reçois Le Journal de Québec à la maison depuis une semaine. Ça me donne l’occasion de le lire de bout en bout plutôt que par morceaux, de renouer avec ses unes d’un insondable crétinisme (« L’ascenseur de la mort », ça ne s’invente pas) en même temps qu’avec certains de ses chroniqueurs que je lis moins souvent. Comme Michel Hébert. J’aime bien Michel, même si on n’est pas souvent sur la même longueur d’onde. Sauf que mercredi, il a échappé sa chronique dans la fétide piscine du populisme.

Il s’y amusait de voir la gauche s’époumoner à propos de l’instrumentalisation du niqab, affirmant que le vote avec des sacs sur la tête commandait le respect, parce que pour une fois, le peuple pouvait « dire ce qu’il pense des grands principes sur lesquels s’appuient ceux qui le gratifient quotidiennement de leur opinion ».

Me niaises-tu, Michel ? C’est pas une affaire d’élite intellectuelle contre le peuple. C’est l’affaire d’une manipulation de masse. D’un détournement des véritables intérêts de tous ces gens. C’est des vendeurs qui détroussent le peuple.

Tu prends dix lignes pour dénoncer l’intelligentsia journalistique qui mépriserait les gens. T’es sérieux ? Tu penses que c’est ce mépris-là qui mérite d’être dénoncé ?

L’enjeu de cette élection n’est pas le niqab. C’est l’environnement, l’économie, le pétrodollar en chute libre, le mépris de la science, de la culture, de la presse. C’est les projets de loi omnibus. C’est le déni des Premières Nations. Et s’il faut y inviter la religion, parlons plutôt de nos ministres créationnistes, qui eux ont une influence réelle sur les politiques canadiennes.

Alors, qui méprise vraiment le peuple ? Ceux qui désespèrent qu’on l’endorme aussi facilement avec le niqab, ou alors ceux qui exploitent sa malléabilité pour mieux l’enculer ?

Les gens votent avec un sac sur la tête. Ils peuvent, et c’est effectivement absurde. Mais ce n’est pas un touchant moment de démocratie. C’est la preuve qu’on les a leurrés et qu’ils n’ont rien vu aller. Ou pire, qu’ils ne voulaient pas voir.

Alors on fait quoi ? On applaudit pendant que les puissants divisent pour régner ? On salue bien haut les stratèges politiques qui éventrent les enjeux électoraux avec les « wedge issues » ?

Ils sont morts de rire de voir les électeurs avec leurs casques et leurs masques. Ils auront eu raison de réduire le citoyen au statut d’assiégé culturel. Ils ont remporté la guerre à l’intelligence.

Soyons sérieux deux minutes : qui méprise qui ici ?

52 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 octobre 2015 07 h 03

    Des 'tits minous

    Comme des 'tits minous, les électeurs se sont fait brandir un appas devant les yeux et ont sautés dessus. Le «réflexe» a été plus fort que la réflexion et ils sont tombé dans le panneau. Le pire est que le jeu se poursuit encore et que nous ne retrouvons pas la sortie de cette chausse-trappe. Ça fait pas très sérieux, effectivement. Pendant ce temps-là, ceux qui n'ont pas de barbes se la laissent pousser pour pouvoir rire dedans. Les autres essais n'ont pas pognés, nous étions trop occupés à poursuivre le premier et le sommes encore.

    PL

    • Johanne St-Amour - Abonnée 17 octobre 2015 10 h 35

      Presque comique de voir que M. Desjardins continue aussi à écrire sur cette vague! A-t-il aussi mordu à l'appât?

      Il ne faut vraiment pas faire confiance aux gens pour croire qu'un seul sujet ait pu canaliser leur choix de vote. Pourquoi M. Desjardins préfère-t-il majorer les courriels méprisants et mettre de l'avant des «populistes» plutôt que de faire une analyse élaborée de la campagne? Il aurait pu ainsi démontrer qu'il est pas mal plus astucieux que ces «populistes»!

      Son paragraphe sur l'enjeu actuel de la campagne semble reprendre mots pour mots le discours autoritaire de Françoise David lors de la présentation de sa motion sur l'«islamophobie».

      Il y a tout de même une certaine dérision à dénoncer le supposé opportunisme de Gilles Duceppe et de Stephen Harper, mais non pas celui de Françoise David à l'Assemblée nationale avec cette motion! D'autant plus que les conservateurs ne semblent pas bénéficier de cette «sortie» sur le niqab! Et pas nécessairement les bloquistes non plus. Par contre, la motion de Mme David semble avoir eu l'effet contraire à celui que possiblement elle recherchait.

      Mentionner que les créationnistes ont davantage de pouvoir sur le gouvernement, en épargnant la montée de l'islamisme et même des conséquences des politiques multiculturelles, me semble significatif d'un penchant «bisounours multiculturel» comme le nomme si bien Christian Rioux dans sa dernière chronique.

    • Cyr Guillaume - Inscrit 18 octobre 2015 02 h 52

      Chère Mme St-Amour, vous avez tout dit. Non seulement l'auteur passe-t-il pour un «bisounours multiculturel», mais il écrit d'une façon qui reflète l'humeur de quelqu'un d'enragé. Plusieurs personnes semble frustré, du retour du «facteur identitaire» de cette campagne. Pourtant en démocratie la libre pensée, et la liberté d'expression devrait s'appliquer à tout les sujets non? Bonne journée à tous.

    • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 18 octobre 2015 09 h 16

      M. Desjardins, je ne suis absolument pas d'accord avec vous.

      En riposte, je vous invite à lire deux textes, parus récemment (le 9 octobre) dans Le Devoir :

      La chronique de Christian Rioux, intitulée «Rupture anthropologique»;

      La libre opinion de Frédéric Bastien, professeur d'histoire au Cégep Dawson, intitulée «Niqab et islamophobie : une leçon de démagogie».

      Ces deux textes expriment avec intelligence, clarté et maturité mes réflexions sur le sujet.

  • Louise O'Neill - Abonnée 17 octobre 2015 07 h 31

    Qui méprise qui

    Merci M. Desjardins. Je n'en peux plus de ceux et celles qui traitent les autres de traîtres (et ça, c'est le premier échelon des insultes généreusement distribuées) dès qu'on ose déroger de la ligne et exprimer quelques nuances, et peu importe le contexte et les arguments. J'allais dire "il est temps que ça finisse", mais ce ne sera pas fini après les élections. Soupir...

    Louise O'Neill

  • Jean-Robert Primeau - Inscrit 17 octobre 2015 07 h 47

    Voyons donc !

    Un autre qui a l'accusation de racisme facile. Et puis son texte est très vulgaire. Je vais continuer à lire Le Devoir mais pas ce chroniqueur. Au cimetière des idées ses papiers. Les jugements catégoriques universels sont très dangereux dans une société.

    • Eve Rioux - Inscrite 17 octobre 2015 09 h 01

      Je ne vois pourtant aucun jugement catégorique universel dans cette chronique. Et vous ne trouvez pas que bien des gens généralisent, justement, et confondent musulman, islamiste et terroriste? Pas juste ici, mais partout en Occident. Cette désinformation est dangereuse et mène à l'intolérance.

    • Gilbert Turp - Abonné 17 octobre 2015 09 h 05

      Voyons donc ! C'est exactement ce que j'ai pensé moi aussi en lisant ce texte.
      Je suis gêné pour son auteur qui aurait mieux fait de se relire.

    • Claude Paradis - Abonné 17 octobre 2015 09 h 16

      Pourtant, ce chroniqueur a vu juste. M. Primeau, je peux admettre que vous pensiez différemment, mais votre simple commentaire invitant à ranger au cimetière des idées, comme vous dites, les papiers de cet homme parce qu'il ne pense pas comme vous tend à confirmer la pertinence de ce qu'il dit. Nous sommes actuellement confrontés à une montée de la droite qui est telle et est à ce point banalisée que nous trouvons normal que des gens développent des propos haineux et carrément racistes dans les journaux autant que sur les réseaux sociaux. En plus, on laisse les politiciens attiser les feux de la haine. La pensée de David Desjardins est rafraîchissante! J'en prendrais plusieurs des articles comme celui-ci!

    • Johanne St-Amour - Abonnée 17 octobre 2015 09 h 27

      M. Desjardins est encore sur l'élan du niqab, sujet dont il ne veut pas que les gens discutent!

      Est-ce que M. Desjardins suit toujours la campagne? Réalise-t-il que les conservateurs ne semblent pas bénéficier de la question du niqab? Réalise-t-il que les bloquistes -et les autres partis- ont parlé de bien d'autres choses que du niqab en 78 jours? Notamment des lobbyistes dernièrement! Et de tous les sujets dont il voulait que les partis parlent!

      M. Desjardins est-il également conscient que la question du niqab, des accommodements, des mariages forcés, des crimes d'honneur, de l'imposition de la charia (2004 en Ontario), de l'imposition de valeurs rétrogrades et discriminatoires particulièrement envers les femmes, les homosexuel.le.s, etc., font l'objet de l'actualité depuis plus de 15 ans ici, mais aussi ailleurs dans le monde? Que les exigences déraisonnables, démesurées et parfois saugrenues prennent le haut du pavé de l'actualité souvent? Reproche-t-il à ces rétrogrades de presque monopoliser l'actualité depuis trop longtemps? De même vouloir s'attaquer à la liberté d'expression en remettant au jour la question du blasphème, par exemple, comme on l'a vu à la commission sur le projet de loi C-59.

      Est-il conscient que le niqab, et tout ce qui vient avec, touche une très grande majorité d'électeur.trice.s!

      M. Desjardins reproche-t-il à Françoise David, paniquée, son opportunisme à l'Assemblée nationale et qui a vogué aussi sur le niqab pour tenter de soutenir, peut-être, un certain parti orange comme le disait bien Maka Kotto lors du vote de la motion sur l'«islamophobie». Mal lui en pris, semble-t-il! Parce que la vague orange se «multicolorise» (ou multiculturalise), passe du bleu foncé au rouge.

      M. Desjardins a-t-il davantage envie de s'épancher sur les fâcheux courriels qu'il a reçus et en faire reproche ou il a décidé de réellement s'impliquer dans la campagne? De nous faire part justement de son avis des enjeux?

    • Cyr Guillaume - Inscrit 18 octobre 2015 02 h 59

      M.Paradis? Quel racisme? Où ça? Parce qu'on ose s'affirmer en tant que Québécois on est raciste? Que l'on se comprennent bien ici vous et moi. N'importe quel individu qu'il soit d'une ethnie xyz ne mérite pas de se faire tabasser par un autre qui est d'une autre ethnie xyz. Et bien croyez le où non, en attendant l'autobus en 2013, un indiviu xyz m'as injurier en passant par la fenêtre de sa voiture quand je ne le connaissais même pas. Un autre exemple, il y à quelque semaines de celà, quatre jeunes s'en sont pris à un ''sale blanc'' sur les marches d'un cinéma, et personne ne lui ai venu en aide. Ca, c'est du racisme, et purement gratuit. C'est justement pour prévenir ce genre de choses où de problématiques qu'on essaie de faire des règles claires. D'où le débat sur la charte des valeurs du PQ qui était fort pertinent selon moi. Mais traiter les gens de ''raciste'' à tout le vent sans argument comme vous le faîtes ça ne mène à rien du tout. Et discutter de religion, ce n'est pas empiriquement discutter d'ethnie, donc ce n'est pas du racisme.

  • Claude Paradis - Abonné 17 octobre 2015 09 h 08

    Excellent texte!

    Merci David Desjardins! Encore une fois, vous signez un texte essentiel, et ce n'est pas parce que ce texte a la prétention de dire les vraies affaires, comme d'autres auraient dit, mais simplement parce qu'il dit avec justesse et franchise ce qui est en train de nous tuer socialement. Nous l'avons bien vu pendant cette campagne électorale: les partis ont tenté de séduire la population en chatouillant ses faiblesses, c'est-à-dire sa xénophobie naturelle! La peur de l'autre, de l'étranger, de celui qui est différent! Le débat autour du niqab n'a fait que nous révéler quelles étaient les valeurs canadiennes et québécoises qui semblent les plus profondes, et elles ne sont pas très belles puisqu'elles flirtent avec le racisme et la plus sévère intolérance.

  • Michel Fontaine - Abonné 17 octobre 2015 09 h 11

    Courage et lucidité de M. Desjardins

    Merci M. Desjardins pour votre courage et votre lucidité. Je ne crois pas que Gilles Duceppe et le Bloc soient racistes, mais vous avez tout à fait raison de dénoncer, à contre-courant de l'opinion populaire et populiste, l'opportunisme du Bloc sur cette question qui exacerbe le "racisme ordinaire" malheureusement présent chez une partie des québécois, et surtout la malhonnêteté du PC qui a sciemment planifié l'apparition et l'utilisation de cette situation en pleine campagne électorale, surtout au Québec qu'il sait plus frileux sur ces questions.
    Merci M. Desjardins pour votre courage, votre lucidité et la grande qualité de votre plume qui me rappelle celle du regretté Gil Courtemanche.