Les pères totems

Comme dans tous ses livres, Michèle Lesbre raconte la scène des images, piste les traces inscrites dans les lieux, nommés comme s’ils pouvaient révéler quelque chose.
Photo: Philippe Matsas / Opale Comme dans tous ses livres, Michèle Lesbre raconte la scène des images, piste les traces inscrites dans les lieux, nommés comme s’ils pouvaient révéler quelque chose.

Elles n’ont pour ainsi dire pas connu leur père. Ou bien trop, ou bien trop peu. Elles racontent, précises, un rien désemparées par des images nettes, archétypes du virtuel. Qui les hantent. Qui fuient. Qui refont surface des profondeurs immergées.

Christine Angot. Martine Delvaux. Michèle Lesbre. Trois destins, l’une ignorée puis violemment désirée ; l’autre refusée, niée ; la troisième laissée honteuse. Toutes trois, ambivalentes, racontent la vastitude du manque. Mais qu’est-ce qu’un père, pour une fille qui nomme, adulte, la force et l’acuité des sentiments, l’amour en jachère ?

« L’amour est toujours différent de ce qu’on imagine. Les pères sont parfois incertains, l’amour aussi, c’est peut-être ce qui les rend si nécessaires », écrit Lesbre, avec sa transparence habituelle, sa netteté touchante et rêveuse. « L’homme de l’écluse me plaisait, j’aimais son charme désinvolte et ses divagations dans lesquelles je m’étais abandonnée et reconnue, mais les instants magiques sont des instants et doivent le rester. »

Là où Angot pénètre dans le piège, qui se ferme sur elle au risque qu’elle n’en sorte jamais (Un amour impossible, Flammarion), là où Delvaux, dans Blanc dehors (Héliotrope), invente un père fait de silence et de fuite, un salaud peut-être ou bien le fils d’un assassin, Lesbre, dans Chemins, trace le portrait d’un déserteur. Les mots tracent le rythme de sa respiration.

Errances

Comme dans tous ses livres, Lesbre raconte la scène des images, piste les traces inscrites dans les lieux, nommés comme s’ils pouvaient révéler quelque chose, ces repères sur le fond immense de la dérive. Ces écorces de vie flottent entre des ellipses, sur des grands pans de mystère, sur l’absurde d’un récit inachevé parce que le temps est discontinué.

Toutes ces femmes auteures ont dû s’accrocher à leur mère, au point que, dans notre ère de féminisme aux droits mieux inscrits que jadis dans des lois égalitaires, on pourrait croire, à ces livres, que les hommes n’ont jamais été aussi absents. Même s’il y a des phrases, des mots jetés comme des talismans ou des amulettes, ces pères sont des totems tantôt fétiches transportables, tantôt nécroses, tantôt objets d’un désir insatisfait.

Pères déchets, pères disséminés dans le regard qui les cherche, invisibles, inaccessibles, inconnus, ils s’affichent en filigrane dans le « je » qui leur parle. Les tons et les teintes varient. Sommations et inventions chez Angot, peu de verbes à l’imparfait mais au présent chez Delvaux, presque tout le récit est à l’imparfait chez Lesbre, mélancolique, suspendu hors du temps. Chacune de ces écrivaines recompose la statue du Commandeur, l’ombre falote, le chien.

Miroir troué

Toutes ces images abîmées constituent le père, l’incantation au père, une rumeur familière faite de plus ou moins de réel et de beaucoup de vide. Il y a des voyages en voiture, des images de couple parental, de la dépossession enfantine. Par-dessus tout, il y a la certitude du mensonge, ou pire, du secret, tout cela formant un voile, une taie. Cécité ou « taisure », le symbole est lourd à porter.

« On ne sait quel sens donner à certains souvenirs tant leur violence, parfois, marque le temps. » Intensité, permanence et réminiscence, rémanence : la fille s’engouffre dans la mère, l’amante dispute à l’amant le rôle de tête et ce choix, si lourd, de se tenir à distance ; ces femmes trouvent dans les livres celui qu’elles veulent voir raconter. Comme la narratrice de Lesbre, elles acceptent de quitter l’hôtel de la Bonne Renommée. C’est à nu qu’elles disent composer avec un infini chagrin.

Le rêve y tient une large place. Le cauchemar aussi. L’hallucination sensorielle, mentale, autour de l’homme qui prend des noms, qui se charge des affects, ogre et démon, emporte le lecteur dans un univers de questions. L’ouverture à cette émotion peut sembler insupportable. « J’apprends la solitude », écrit la narratrice, replongée dans l’enfance. Elle dérangera qui ne veut pas se souvenir de la nécessité vitale d’enter seul « les chemins ».

Chemins

Michèle Lesbre, Héliotrope, Montréal, 2015, 137 pages. Aussi paru chez Sabine Wespieser, Paris, 2015.