Black cède son empire de presse

Le controversé magnat de presse Conrad Black s'est résigné ce week-end à vendre son empire de presse, Hollinger Inc., à la société britannique Press Holding International, après s'être fait montrer brutalement la porte de Hollinger International samedi. L'ancien baron de la presse canadienne a pris cette décision précipitée alors que la société Hollinger International décidait samedi de le poursuivre en justice pour fraude et détournements de fonds.

Les richissimes jumeaux Barclay, dont l'empire inclut l'hôtel Ritz de Londres et plusieurs journaux écossais, ont annoncé hier matin avoir signé un accord «irrévocable» avec Ravelston, la société de holding de Conrad Black, pour acquérir ses 78 % de participation dans Hollinger Inc.

La transaction effectuée par le groupe appartenant aux deux frères, Press Holding International, est évaluée à 605,6 millions, y compris la dette de la société. Mais l'accord pourrait trébucher à cause du litige opposant Black et Hollinger International.

À travers la société Ravelston, Conrad Black contrôlait le groupe Hollinger Inc., basé à Toronto, qui détient lui-même Hollinger International, une société qui a pignon sur rue à Chicago, éditrice de plusieurs quotidiens, dont le Daily Telegraph de Londres, le Jerusalem Post et le Chicago-Sun Times.

La transaction est un coup dur pour Conrad Black, qui est né à Montréal il y a 59 ans, mais qui a renoncé à sa citoyenneté canadienne dans les années 1990 pour être anobli par la reine d'Angleterre. Celui-ci doit maintenant, en raison de la controverse dans laquelle il se trouve, se départir des joyaux qu'il a lui-même amassés au fil des ans.

Pour les frères Barclay, anoblis en 2000 par la reine d'Angleterre, cette acquisition permettra de contrôler le Daily Telegraph de Londres, le plus populaire des quotidiens dits de qualité et journal préféré de la bourgeoisie conservatrice du pays. «Je suis très content que nous soyons parvenus à cet accord et je suis sûr que la puissance financière et la direction que nous pouvons apporter permettra au groupe de prospérer», a déclaré hier David Barclay par voie de communiqué. Press Holdings a affirmé qu'une fois la prise de contrôle «amicale» parachevée, Hollinger Inc. serait transformée en société privée contrôlée par les deux lords Barclay.

La crédibilité de M. Black a été remise en question une première fois en novembre dernier lorsque certains actionnaires de Hollinger International se sont interrogés sur des millions de dollars versés à des dirigeants du groupe pour des raisons suspectes. Le groupe de presse décidait alors de mettre sur pied un comité spécial chargé d'enquêter sur ces malversations internes, montrant du doigt Conrad Black et son associé, David Radler.

M. Black avait choisi à l'époque de démissionner de son poste de directeur général, mais avait décidé de conserver son titre de président d'Hollinger international. Mais, au fil de l'enquête menée par le comité, la crédibilité de M. Black n'a cessé de diminuer, pour atteindre son plus bas niveau ce week-end. Le conseil d'administration décidait finalement samedi soir de le destituer de son poste de président de la compagnie.

Le comité spécial a également annoncé samedi qu'il avait déposé une poursuite contre MM. Black et Radler devant une cour de district à New York afin «de récupérer des dommages de plus de 200 millions de dollars, plus intérêts, coûts et taxes». Le comité reproche aux deux hommes d'affaires «d'avoir détourné et usurpé des actifs de la société».

Vendredi dernier, la Securities and Exchange Commission (SEC) avait déjà obtenu d'un tribunal fédéral à Chicago une injonction enjoignant à Hollinger International de ne rien faire qui puisse entraver les pouvoirs du comité. Une décision perçue comme une façon d'empêcher toute manoeuvre de M. Black de mettre des bâtons dans les roues du comité.

La plainte déposée à New York révèle un système complexe par lequel MM. Black et Radler auraient profité de leur part majoritaire au sein de Hollinger Inc., la maison-mère canadienne de Hollinger international, pour toucher «des sommes injustifiées» en utilisant deux méthodes, soit «des clauses de non-concurrence» ou «des frais de gestion excessifs». Maquillage de compte, omission d'informations et surfacturation viennent s'ajouter à la liste des plaintes.

«Notre objectif est de récupérer les montants détournés pendant que nous continuons d'enquêter sur d'autres secteurs où une conduite inappropriée est possible», a affirmé hier par voie de communiqué Gordon A. Paris, p.-d.g. par intérim et président du comité spécial.

En attendant, M. Black, en vertu d'un accord à l'amiable avec la SEC, doit déjà rembourser à la société 7,2 millions de dollars pour des versements non autorisés qui lui ont été faits par son groupe. Il devait verser la première part, soit 850 000 $, avant minuit hier soir.

Une carrière controversée

M. Black est tombé brusquement de son piédestal ce week-end après avoir fait trembler le milieu des affaires pendant plusieurs années pour bâtir un imposant empire de presse. Mais cette chute brutale est à l'image de sa carrière, au cours de laquelle il a multiplié les volte-face et les «coups» d'affaires risqués.

Dès son adolescence, la personnalité d'entrepreneur de Conrad Black se révèle lorsque celui-ci s'implique dans une affaire douteuse de vente de résultats d'examens dans son école privée. À l'âge de 25 ans, il achète avec un ami son premier journal, le Sherbrooke Record, une petite publication en péril qu'il remet à flot. Deux ans plus tard, il fait l'acquisition de la chaîne Sterling et sa vingtaine de journaux canadiens. En 1971, à 33 ans, il met la main sur Argus Corp, qui contrôle les machines agricoles Massey-Ferguson et les papiers Domtar, et commence la mise sur pied de l'empire Hollinger.

Vingt ans plus tard, le groupe Hollinger contrôle plus de la moitié des journaux canadiens. Pour bâtir son empire, Conrad Black utilise une stratégie particulière: il rachète un titre en difficultés, pour ensuite effectuer des compressions radicales dans l'actif et l'effectif. Cette méthode peu sociale, critiquée par plusieurs personnes, a toutefois permis à certains journaux de reprendre la voie des profits.

En 1985, il rachète pour presque rien en Grande-Bretagne le Daily Telegraph, qui devient le flambeau de ses idées ultra-conservatrices. Le Jerusalem Post, le Chicago Sun-Times, plusieurs journaux australiens et le National Post à Toronto, vont suivre par la suite.

En 1991, la couronne britannique propose d'anoblir M. Black, sur proposition du parti conservateur. Le premier ministre canadien, Jean Chrétien, y met son veto, au nom d'une loi qui interdit d'accepter titres et privilèges d'un autre pays. Mais le baron de la presse est avide de respectabilité, et finira par renier sa citoyenneté canadienne pour se parer de l'hermine des lords britanniques.

Son empire financier a toutefois été fortement ébranlé une première fois il y a trois ans, lorsque, écrasé sous les dettes, il a été obligé de se départir de la plupart de ses titres canadiens, contre 3,2 milliards de dollars payés par CanWest Global Communications, le groupe médiatique de Winnipeg contrôlé par la famille Asper.

M. Black, père de trois enfants, menait tout de même un grand train de vie à Londres, New York et Toronto, qui a abruptement pris fin il y a deux mois, lorsqu'Hollinger International a décidé de regarder d'un peu plus près ses livres de comptes. Déjà, sa villa de Palm Beach et sa maison londonienne de Kensington sont à vendre. Son jet privé et son chauffeur ont été de leur côté confisqués par Hollinger International.

Avec Agence France-Presse, Presse canadienne et Reuters