Martin: des pots à recoller avec la fonction publique

Ottawa — Le gouvernement Martin met les bouchées doubles pour réparer les pots cassés avec les syndicats fédéraux à la suite de certaines décisions qu'il a prises avant Noël. Le premier ministre a même convié l'Alliance de la fonction publique à le rencontrer personnellement, ce matin, pour discuter de ses doléances.

«On a une rencontre ce matin [lundi] avec le premier ministre et ses adjoints. Ils ont demandé à nous rencontrer», a indiqué hier la présidente de l'Alliance de la fonction publique, Nycole Turmel, qui s'inquiète, depuis la formation du cabinet Martin, des intentions du gouvernement en matière de réorganisation gouvernementale et de gestion des ressources humaines.

La décision de M. Martin de la rencontrer s'ajoute aux efforts du président du Conseil privé, Denis Coderre, pour faire baisser la pression qui monte depuis décembre. Le ministre a profité de ses premières entrevues aux médias de la capitale fédérale, vendredi dernier, pour tendre la main aux syndicats.

Le climat s'était pourtant suffisamment amélioré au cours des dernières années pour convaincre le président sortant de l'Institut professionnel de la fonction publique, Steve Hindle, de se présenter aux élections sous la bannière libérale. La semaine dernière, il semait l'émoi en annonçant qu'il n'en était plus question.

Il illustrait du même coup comment, en moins d'un mois, le nouveau premier ministre et son équipe avaient réussi à miner la confiance établie sous l'ancienne présidente du Conseil du trésor, Lucienne Robillard.

Les doutes des syndicats ont fait surface dès le 12 décembre, jour de la formation du nouveau cabinet. À leur grande surprise, ils apprenaient non seulement que plusieurs ministères seraient restructurés, mais que la structure même de la gestion des ressources humaines serait profondément transformée pour être fractionnée entre trois ministères. Personne n'avait été consulté sur ce dernier projet alors que des négociations collectives étaient déjà en cours.

Quand est venue l'annonce, quatre jours plus tard, du gel de la taille de la fonction publique et de la reclassification des employés, l'inquiétude a fait place à la colère. Le nouveau président du Conseil du trésor, Reg Alcock, n'a pas arrangé les choses en déclarant au quotidien Le Droit: «Notre fonction publique, qui était l'une des meilleures au monde, est devenue sloppy. Et je ne vise pas un seul fonctionnaire, mais il faut comprendre que le monde a changé et que tout s'est compliqué. Au sommet, notre fonction publique bouge comme un escargot. Il faut faire les choses autrement.»

Cela est d'autant plus mal passé qu'on apprenait au retour du congé des fêtes qu'une partie du personnel ministériel, lui, avait droit à une reclassification avec augmentation de salaire de 28 % (32 000 $). «Pour attirer les meilleurs», avait justifié à l'époque un conseiller du premier ministre, Scott Reid.

«Et conserver les meilleurs au sein de la fonction publique, ce n'est pas tout aussi important», de s'insurger une fonctionnaire sous le couvert de l'anonymat. En fait, presque tous les fonctionnaires auxquels le Devoir a parlé au cours des dernières semaines se plaignaient des messages «contradictoires». Plusieurs soulignaient le contraste entre le gel du 16 décembre et le message rassurant livré le 15 par le nouveau premier ministre devant 500 hauts fonctionnaires.

À cela est venue s'ajouter la décision d'annuler, avec quelques jours de préavis, les séances de négociations qui devaient avoir lieu lundi dernier et aujourd'hui. Environ 97 000 syndiqués sont en négociations avec le Conseil du trésor et 23 000 autres sont en pourparlers avec l'Agence des douanes et du revenu. Ces derniers ont même donné un mandat de grève à leur syndicat en décembre.

La raison donnée par le Conseil du trésor pour reporter les rencontres est qu'il est impossible de reprendre les négociations tant que le nouveau gouvernement n'a pas adopté le mandat de négociations. La partie patronale a toutefois dit aux syndicats qu'elle aurait un mandat et serait prête à reprendre les pourparlers aux dates prévues en février.

L'Alliance, qui a tenu une séance de stratégie samedi, s'y présentera, a confirmé Mme Turmel. Mais s'il fallait que le gouvernement arrive sans mandat ou reporte encore les discussions, le syndicat envisagerait de faire appel au bureau de conciliation, ce qui donnerait lieu automatiquement à la tenue d'un vote de grève.

La semaine dernière, M. Alcock reconnaissait que les relations entre le gouvernement et ses employés avaient démarré «de façon maladroite à cause de messages confus», alors qu'il voulait seulement remettre en cause le système et non le personnel.

Les préoccupations des syndicats sont plus fondamentales et touchent un pan complet de l'ambitieuse réorganisation entreprise le 12 décembre. Désireux de resserrer les contrôles financiers qui ont fait défaut au cours des dernières années et mené à des scandales comme ceux des commandites ou du registre des armes à feu, Paul Martin a décidé de confier au Conseil du trésor le soin de faire le ménage en plus de piloter un examen permanent des dépenses.

Pour y arriver, M. Martin fait renaître le Bureau de contrôleur général, qui dépendra du président du Conseil du trésor qui, lui, se concentrera sur son rôle de surveillance de la gestion financière et sera, du même coup, délesté de son rôle d'employeur. Ce dernier sera confié à deux autres ministères.

Le Conseil privé aura sous son aile une nouvelle Agence de gestion des ressources humaines de la fonction publique qui sera responsable de la mise en oeuvre de la nouvelle Loi sur la modernisation de la fonction publique et de tout ce qui touche aux ressources humaines, sauf les négociations collectives et les relations de travail. Ces dernières tâches devraient échoir au ministère des Travaux publics après, insiste-t-on, discussions avec les syndicats. Entre-temps, elles demeurent au Conseil du trésor.

L'idée de recréer un Bureau de contrôleur général ne suscite aucune opposition. En fait, l'Association des gestionnaires financiers de la fonction publique le recommandait pas plus tard qu'en décembre dernier. Personne cependant ne suggérait de morceler la gestion des ressources humaines.

Les syndicats y sont farouchement opposés. Ils veulent que tout soit réuni sous un même toit et, idéalement, toujours celui du Conseil du trésor. M. Hindle note que plusieurs dossiers ne peuvent être confiés à deux équipes de gestionnaires différents. Il cite entre autres celui de la classification, qui relèverait de la nouvelle agence, et de la compensation, qui serait la responsabilité de Travaux publics. Or, dit-il, les deux sont souvent inextricablement liés.

En fait, personne ne comprend la décision de Paul Martin. Tout le monde est d'ailleurs convaincu que cette idée a germé au sein de son équipe de transition et non de la fonction publique.

Il est d'ailleurs à peu près impossible d'obtenir une explication intelligible. «Quand on se demande quel est l'endroit approprié ou logique pour ces responsabilités, la réponse est à bien des égards, Travaux publics. Mais ils ne voulaient pas les mettre, une fois en négociations collectives, dans une position de... conflits. Alors on a voulu mettre les négociations à part. C'est affaire d'opinion», est tout ce qu'a pu offrir un conseiller du premier ministre.