Que le vrai Howard Dean se lève!

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Tendance lourde: l'exigu quartier général d'Howard Dean, établi dans un édifice curieusement anonyme à la périphérie de Burlington, le long de l'autoroute 89, fourmille de jeunes militants inspirés et besogneux qui, accourant des quatre coins des États-Unis, se sont enchaînés du matin au soir à leur portable, au nom de la cause. Comme un cafénet qui ne désemplit pas — pendant que, dans un coin, une poignée de personnes âgées, comme parachutées d'une autre époque, collent des timbres sur des enveloppes. «Je fais du bénévolat depuis McGovern», dit une dame. Un spécimen rare. Mais qu'ils se réclament ou non de l'étonnant exercice de mobilisation démocratique par Internet auquel la campagne de M. Dean donne lieu, ils voient tous dans le «candidat en colère» le catégorique rebelle démocrate antiguerre qui les libérera de George W. Bush le 2 novembre prochain.

M. Dean n'a pas fait économie de cette image, lui qui s'est lancé dans la course présidentielle en affirmant être le représentant de «l'aile démocratique du Parti démocrate». Il n'a pourtant pas tout à fait été, comme gouverneur du petit Vermont de 1991 à 2002, le démocrate pur et dur que ses adversaires et les médias dépeignent aujourd'hui. Peut-être même a-t-il été un démocrate par accident, disent certains.

Que le vrai Howard Dean se lève! Infiniment plus pragmatique qu'idéologue, l'homme ne se catégorise pas toujours facilement: il est favorable à la peine de mort et contre le contrôle des armes à feu mais ouvert aux droits des homosexuels. L'une de ses plus grandes qualités réside, dit-on, dans sa capacité de réagir rapidement à une situation. Il y encore un an, M. Dean n'entendait pour ainsi dire rien aux possibilités que représentait Internet pour financer sa campagne.

«J'avais l'habitude de le décrire comme un républicain», affirme le chroniqueur politique Peter Freyne, de l'hebdomadaire vermontais Seven Days, qui suit la carrière de M. Dean depuis les années 80. «Les républicains à la législature de Montpelier étaient très heureux de l'avoir.»

À vrai dire, ses adversaires se sont souvent trouvés sur sa gauche: entrant en fonction en 1991, dans une économie en récession, il met en application un plan d'élimination du déficit — proposé par les républicains — qui combine des hausses de taxes et des réductions des dépenses sociales. «On n'employait pas "Dean" et "libéral" [progressiste, dans le sens américain du terme] dans la même phrase», dit M. Freyne. Sur le plan judiciaire, note-t-il encore, «il a été un gouverneur de la loi et de l'ordre, nommant des juges qui préconisaient la manière forte».

Le jugement du chroniqueur est plus tranché que celui de Candace Page, journaliste politique au Burlington Free Press: «Il a été un conservateur sur le plan fiscal et un progressiste au chapitre social.» Ce qui la fait bien rire, c'est que ceux-là mêmes qui, à gauche, le critiquaient hier soutiennent aujourd'hui sa candidature à la présidence.

Ce n'est pas M. Dean, soucieux de ne pas trop s'éloigner du centre de l'échiquier politique, qui la dédirait. Comme gouverneur, ce médecin de formation s'est employé, tout en faisant le grand ménage dans les finances publiques, à créer de toute pièce un système d'assurance-santé pour tous les Vermontais de moins de 18 ans et à élargir la couverture pour les adultes. Il a réduit les impôts à deux reprises et créé pour l'État un fonds de secours en prévision des temps difficiles (un rainy-day fund). Il a également mis sur pied un programme de soutien familial qui a permis de réduire sensiblement les cas déclarés de sévices sexuels et physiques commis contre les enfants. En environnement, il a mis à l'abri des privatisations et du développement plusieurs centaines de milliers d'acres de territoire, et les écologistes l'en ont félicité.

À la fin des années 90, il a été vivement critiqué par les milieux conservateurs pour l'adoption d'une réforme du financement de l'éducation qui accroissait le fardeau fiscal des villes plus riches. Puis, plus tard, pour avoir signé une loi sur la reconnaissance des unions civiles pour les gais. Les deux lois dérivaient de décisions de la Cour suprême du Vermont. Dans les deux cas, écrivait récemment The New Yorker dans un long reportage sur M. Dean, le gouverneur a pris soin de garder ses distances du débat en laissant les législateurs faire le travail de rédaction et d'adoption. Il a signé la nouvelle loi sur l'union civile derrière des portes closes, sans cérémonie.

Alors, démocrate ou républicain? «C'est que le spectre politique a toujours été restreint au Vermont», s'explique Garrett Graff, grand Vermontais de 22 ans et responsable des relations avec la «presse étrangère» au quartier général, où M. Dean ne se présente guère plus d'une fois par mois. Des «deanologues» décrivent surtout le candidat présidentiel comme le politicien le plus chanceux qu'ils aient jamais rencontré.

Né en 1948 à New York, ce qui lui donne aujourd'hui 55 ans, il est entré en politique tout en douceur. Ce qui n'est pas nécessairement anormal dans ce petit Vermont de 600 000 habitants, où la plupart des politiciens, hormis le gouverneur, le sont à temps partiel, la législature ne siégeant que de janvier à avril.

Fuyant une carrière de courtier sur Wall Street calquée sur celle — fort lucrative — de son père, M. Dean amorce en 1975 des études de médecine au Albert Einstein College of Medicine, à New York. La «légende» veut qu'il ait attendu que son père, qu'il avait invité à souper dans un restaurant de Manhattan, ait presque terminé son second martini pour lui annoncer sa décision. Son père l'aurait bien pris: du reste, ses ambivalences face à Wall Street — qu'il a déjà qualifié, apparemment à la blague, de «plus grand casino au monde» — n'ont pas empêché M. Dean de faire des investissements en Bourse qui font aujourd'hui en sorte que ses économies personnelles dépassent les quatre millions $US, selon un texte récemment publié dans le Wall Street Journal. «Sa connaissance des marchés financiers est pratique et ses politiques comme gouverneur étaient plus pro-marché que sa rhétorique le laisse parfois entendre», écrit le journal, soulignant que M. Dean avait fait du Vermont un paradis fiscal pour les compagnies d'assurances. «Les liens de sa famille avec Wall Street sont plus grands que tout autre candidat démocrate depuis John et Robert Kennedy.»

En 1979, poursuivant son internat à l'université du Vermont, à Burlington, il est rejoint par une collègue, Judith Steinberg, qu'il épousera deux ans plus tard. Ils occupent un appartement dont la propriétaire est Esther Sorrell, personnalité en vue du Parti démocrate de l'État. C'est elle qui, le prenant sous son aile, le convainc de présenter sa candidature comme représentant à la législature en 1982. Il complétera deux mandats de deux ans et sera ensuite quatre ans lieutenant-gouverneur (qui est aussi une fonction élective).

L'accidentel se produit le 14 août 1991, alors qu'il amorce son deuxième mandat comme lieutenant-gouverneur. Il est en train d'examiner un patient à son cabinet lorsqu'on lui apprend que le gouverneur républicain Richard Snelling vient de mourir d'une crise cardiaque en nettoyant sa piscine. Assermenté gouverneur le lendemain, M. Dean sera réélu cinq fois avant de déclarer sa candidature à l'investiture démocrate. Sans trop d'égratignures: les observateurs consultés cette semaine se souviennent que son franc-parler a parfois fait commettre des gaffes à M. Dean, comme il en a fait depuis le début de la campagne présidentielle, mais personne n'arrivait vraiment à donner des exemples. L'homme est encore populaire parmi les Vermontais, dit le journaliste Freyne, tout épatés que leur petit État fasse l'objet d'autant d'attention.