Les Premières Nations dénoncent Chagnon

L’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador a condamné hier l’attitude du ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, dans sa gestion de la crise à Kanesatake tout en se disant solidaire du grand chef en exil, James Gabriel.

«Comme chefs, on trouve tout à fait déplorable et inacceptable que le gouvernement du Québec en arrive à des ententes avec une minorité d’une communauté, qu’elle soit élue ou pas», a dit Ghislain Picard, le chef de l’Assemblée des Premières Nations.
Le chef de Betsiamites, Raphaël Picard, a pour sa part comparé l’attitude de la Sécurité publique à celle de la CIA en Amérique du Sud pendant les années 70 et 80, «quand on essayait de renverser des gouvernements légitimement élus».
Dans une tentative de rétablir des relations plus harmonieuses avec les communautés autochtones, le ministre délégué aux Affaires intergouvernementales canadiennes et aux Affaires autochtones, Benoît Pelletier, rencontrera James Gabriel en fin de journée aujourd’hui afin d’examiner les conditions qui lui permettront de retourner à Kanesatake et d’assumer pleinement ses fonctions. «Pour le gouvernement du Québec, le chef légitime, c’est lui», a assuré le ministre en conférence de presse hier en soirée.
Selon lui, à l’aune de la conversation téléphonique qu’il a eue avec le grand chef hier, M. Gabriel s’est montré «très ouvert» à cette rencontre. Le ton de la discussion a été «agréable», a-t-il assuré, même si M. Gabriel s’est senti trahi par le gouvernement Charest et a même dit qu’il était trop tard pour réhabiliter son leadership. «Il n’est ni tard ni trop tard», a répliqué Benoît Pelletier. Il a précisé que son gouvernement n’avait pas accordé le pouvoir aux Mohawks dissidents qui, néanmoins, s’organisent de plus en plus et prévoient même une assemblée lundi.
Benoît Pelletier se dit «solidaire» des actions posées par son collègue, le ministre de la Sécurité publique Jacques Chagnon. «Je ne veux pas porter de jugement [à savoir] si M. Gabriel aurait dû être inclus dans les négociations sur le dénouement», a-t-il dit. Pour dénouer la crise, mardi soir, son collègue a plutôt négocié avec la commission de police, «un corps légalement constitué», a répété M. Pelletier.
Selon le ministre, Québec passe d’une «dialectique de crise» à une «dialectique de gouvernance». «Nous nous activons à avoir un lien constructif à Kanesatake», a dit M. Pelletier. Il a également discuté avec son homologue fédéral, Andrew Mitchell, qui s’est fait des plus discrets jusqu’à maintenant, a-t-il reconnu. Selon le ministre, Ottawa «travaillera main dans la main» avec Québec «pour trouver une solution durable à la situation». M. Pelletier a indiqué que son gouvernement «prêtera assistance» à la communauté mais qu’il n’entend pas imposer ses vues. «Kanesatake demeure maître de son système démocratique», a-t-il noté. Le ministre s’est montré incapable de préciser les moyens à employer pour sortir durablement Kanesatake de cette crise.
À propos des attaques de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, le ministre a indiqué qu’il n’y a pas de «bris de confiance» avec les nations autochtones. «Ils ont le droit d’être critiques. Il ne faut pas s’attendre à ce que tout le monde nous applaudisse. Il fallait prendre des décisions. Et nous avons pris celles qui ont évité une escalade du conflit», a-t-il souligné.
Malgré tout, les relations entre le gouvernement Charest et les Premières Nations se sont détériorées avec cette crise. Ghislain Picard va jusqu’à douter de la volonté politique exprimée par Québec en juin dernier, lors de la signature d’un accord visant à créer une comité paritaire d’élus de l’Assemblée nationale et des Premières Nations dans le but de discuter des affaires autochtones.
M. Picard a refusé l’offre de Québec d’intervenir comme médiateur dans le conflit opposant une minorité volubile et le grand chef Gabriel à Kanesatake. Il ne répondra qu’à une demande de James Gabriel en personne. Une rencontre entre lui et Benoît Pelletier a eu lieu hier en soirée. M. Picard a réitéré ses positions.
Alors qu’une soixantaine de Peacekeepers étaient séquestrés au poste de police de Kanesatake, lundi et mardi, et que le chef Gabriel avait quitté la réserve parce qu’il craignait pour sa vie, le ministre Chagnon a conclu un accord avec les membres non élus de la commission de police et trois chefs minoritaires au conseil afin d’éviter, disait-il, «un bain de sang». Satisfait d’avoir résolu la crise de façon pacifique, M. Chagnon a blâmé James Gabriel pour avoir outrepassé son mandat en démettant de ses fonctions le chef de police Tracey Cross en raison de son inertie face aux éléments criminels de Kanesatake.
Au dire de James Gabriel, la Sûreté du Québec (SQ) était impliquée «jusqu’à la dernière minute» dans l’opération visant à remplacer Tracey Cross par Terry Isaac et à déstabiliser le crime organisé par la suite. Mardi soir, alors que les Peacekeepers étaient assiégés par une trentaine de dissidents, M. Isaac a envoyé un message télécopié à la SQ pour demander l’aide de l’escouade antiémeute. La police provinciale est restée à l’écart, estimant que des vies n’étaient pas en danger puisque les Peacekeepers étaient tous armés. Une demande d’entrevue à la SQ, formulée en après-midi par Le Devoir, est demeurée sans réponse.
Selon Ghislain Picard, la Sécurité publique et la SQ ont envoyé un bien mauvais message aux chefs autochtones qui, dans la plupart des communautés, luttent contre l’influence néfaste du crime organisé. «À la lumière des événements des trois derniers jours, l’intention initiale a été court-circuitée. Le gouvernement a fait sa part en négociant allégrement avec une minorité, et ça vient jeter le discrédit sur les opérations de ce genre dans d’autres communautés», a déploré M. Picard.
À Kanesatake, les trois chefs dissidents (John Harding, Steven et Pearl Bonspille), qui se sont arrogé la direction du conseil de bande, ont indiqué qu’ils n’avaient rien à cirer de l’offre de médiation de Ghislain Picard. John Harding a suggéré à l’Assemblée des Premières Nations, à Québec et à Ottawa de rester à l’écart de cette simple affaire qui sera réglée à l’interne. Des policiers de la SQ se sont rendus hier à Kanesatake pour les fins de l’enquête portant sur l’incendie criminel de la maison de James Gabriel. Ils ont été suivis de très près par des Warriors cagoulés avant de repartir.
À Québec, le ministre Chagnon a essuyé d’autres attaques. Le critique de l’opposition officielle en matière d’affaires autochtones, Stéphane Bédard, a exprimé sa surprise face à «la désinvolture» du gouvernement Charest, qui aurait dû confirmer dès les premières heures de la crise le leadership de James Gabriel. Selon le député du Parti québécois, la stratégie privilégiée par le ministre Chagnon a entraîné «la mise en péril de l’autorité constituée et des liens qu’on a développés avec les nations autochtones depuis des années».
Le chef de l’Action démocratique du Québec (ADQ) , Mario Dumont, estime pour sa part que le premier ministre Jean Charest devrait écarter complètement M. Chagnon du dossier parce qu’il a perdu sa crédibilité. «La deuxième action que doit poser le gouvernement aurait dû être faite dès le départ: ne tenir aucune discussion ou négociation, formelle ou informelle, avec des criminels ou des dissidents qui s’improvisent comme représentants de la communauté de Kanesatake», a affirmé M. Dumont par voie de communiqué.