Les altermondialistes sautent dans l'inconnu

L’Inde, qui connaît une forte croissance, reste submergée par la pauvreté: plus de 250 millions de ses habitants vivent avec moins de un dollar par jour.
Photo: Agence France-Presse (photo) L’Inde, qui connaît une forte croissance, reste submergée par la pauvreté: plus de 250 millions de ses habitants vivent avec moins de un dollar par jour.

80 000 personnes devraient participer au Forum social mondial qui s'ouvre aujourd'hui à Bombay. Pour la première fois, ce rendez-vous de la contestation d'une mondialisation libérale a quitté le Brésil et Porto Alegre pour choisir l'Asie et un pays de plus de un milliard d'habitants. Les militants occidentaux vont devoir se confronter à des modes de pensée, à des organisations et à des problèmes que beaucoup ignorent.

Bombay — Porto Alegre et son campus de l'université catholique de la PUC, où se sont tenues les trois premières éditions du Forum social mondial (FSM), ont fait place à un vieux site industriel reconverti en parc d'expositions. Voici Nesco, à deux heures du centre de Bombay, le long d'une route à six voies, au milieu du bruit et de la poussière d'une ville de 14 millions d'habitants dont une grande partie vit dans des bidonvilles.

Du 16 au 21 janvier, les altermondialistes se retrouvent en Inde, loin, pour la première fois, de leur berceau natal brésilien. Signes de maturité? Les inspirateurs du FSM ont pris le risque de migrer vers l'Asie. Il s'agit, disent-ils, d'exporter et d'enraciner ce processus dans un autre continent. Ils veulent montrer, par ce coup de projecteur sur les mouvements contestataires locaux, que le combat contre la mondialisation libérale n'est pas l'apanage des seuls Latino-Américains et Européens.

À la veille de l'ouverture officielle du forum, où étaient attendues environ 80 000 personnes, les organisateurs indiens ne dissimulaient pas leur fébrilité. Des ouvriers s'affairaient encore pour transformer des entrepôts en salles de conférences ou installer des systèmes de traduction en onze langues. Neuf cents volontaires ont été mobilisés. P. K. Das, l'architecte militant responsable de l'organisation du site, promet que «tout sera prêt».

Minar Pimple, de la commission des finances du comité d'organisation indien, fait les comptes. «Nous sommes encore à 300 000 $ de déficit, sur un budget total pour le forum de 2,4 millions de dollars», dit-il.

Révolution culturelle

Les Indiens, sans aucune forme de soutien public, à l'inverse des Brésiliens, largement subventionnés par le Parti des travailleurs (PT, au pouvoir au Brésil), ont dû faire avec peu de moyens. La collecte de fonds auprès des organisations indiennes a rapporté 600 000 $. L'essentiel du financement a été assuré par des ONG et des fondations étrangères comme la Fondation Heinrich-Böll ou Oxfam International. Après un houleux débat, les offres de la Fondation Ford, jugée trop proche du «camp impérialiste», ont été refusées.

À Bombay, le gros des troupes de la cause altermondialiste devrait être local — pour une bonne moitié — et régional, avec des contingents très attendus de Pakistanais (1300 ont obtenu un visa indien), de Bangladais, de Népalais et de Sri-Lankais. Pour les habitués de Porto Alegre, cela promet une révolution culturelle. Près de 2000 Allemands, un bon millier de Français et autant d'Américains ont répondu présent pour ce voyage exploratoire. Et les têtes d'affiche connues du mouvement seront présentes, parmi lesquelles le Brésilien Chico Whitaker, la Canadienne Maude Barlow, le linguiste américain Noam Chomsky, le Français José Bové ou le Hondurien Rafael Alegria.

Bombay est pour beaucoup un grand saut dans l'inconnu, une confrontation à des modes de pensée et à des organisations dont les plus honnêtes avouent ne rien connaître. En France, l'association ATTAC, pour parer au plus pressé devant l'ignorance de ses militants, a organisé avant le départ deux sessions «de formation».

La composition du comité d'organisation indien du forum donne à elle seule une idée de la diversité de la société civile indienne: 135 organisations en font partie. Avec huit organisations dans un comité équivalent, les Brésiliens avaient estimé qu'ils n'avaient laissé personne de côté! À côté des syndicats directement liés aux différents partis marxistes et socialistes, l'Inde possède des mouvements de masse d'un poids sans équivalent dans aucun autre pays.

Nouveaux mouvements

«Nous avons sept millions de membres», explique ainsi, avec une certaine fierté, Subhashini Ali, présidente de l'association de femmes All India Democratic Women, qui lutte contre le fondamentalisme hindou. Le mouvement gandhien Pipal Tree, qui rassemble paysans et travailleurs pauvres, peut en dire autant.

Plus récemment sont apparus de nouveaux mouvements sociaux créés autour de campagnes contre les barrages (mouvements de la Narmada, de Medha Phaktar et Arundhati Roy) ou contre le brevetage des semences et l'introduction des organismes génétiquement modifiés (OGM). Ces mouvements sont ceux qui apparaissent le plus en prise avec la galaxie altermondialiste quand, à l'inverse, bon nombre d'ONG ignorent à peu près tout de l'histoire née à Seattle, en 1999, avec le premier échec de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

À cela s'ajoute ce qui fait la vraie singularité de cette mosaïque indienne: le combat de ses «intouchables» (autrement dénommés dalits) et de ses tribus (adivesis) pour accéder à des droits que la société indienne leur refuse. Ce combat mené au total au nom de près de 250 millions de personnes donne d'ores et déjà sa tonalité au forum.

«Ne parler que du néolibéralisme et de la paix en Inde, sans aborder les problèmes qui affectent les Indiens, aurait été une erreur», affirme P. K. Murthy, membre du comité d'organisation. Il ne sera donc pas seulement question de clouer une nouvelle fois la mondialisation au pilori ou de fustiger l'«impérialisme américain». Les 2500 conférences, séminaires et ateliers organisés font une place importante à l'intolérance religieuse, à l'exclusion par le système des castes et à la situation des femmes. Les défenseurs de la taxe Tobin, abolitionnistes de la dette et autres pourfendeurs de l'OMC s'y retrouveront-ils?

De Bombay à Mumbai

Le nom de la ville de Bombay est le résultat d'une histoire mouvementée. Sa dernière transformation, de Bombay en «Mumbai», date de 1995, quand les autorités locales, imprégnées de nationalisme hindou, ont décidé de revenir à un toponyme aux origines religieuses. Une divinité locale, Mumbadevi, était initialement la protectrice des sept îles qui abritaient des villages de pêcheurs; selon la légende, elle était venue les protéger d'un démon. Le suffixe bai, honorifique, a donc donné naissance à «Mumbabai». Arrivés au début du XVIe siècle, les colonisateurs portugais ont baptisé le lieu «Bom Bahia» («Bonne baie»). Puis, en 1661, la Couronne britannique a pris possession du site, par un mariage royal dans lequel la Portugaise Catherine de Braganza apporta les îles dans sa dot. De cette époque, marquée par l'implantation de la Compagnie des Indes orientales, date le nom de Bombay. Un demi-siècle après la fin de l'Empire des Indes, la ville a adopté le nom de Mumbai sous l'influence du mouvement hindouiste, qui a aussi changé Calcutta en Kolkata ou Madras en Chennai.