Le ciel peut attendre

La veille de son 100e anniversaire, cette semaine, le père Benoît Lacroix improvisait quelques notes sur le piano en plein air du parc Beaubien. «Pour mes funérailles, dit-il, j’aimerais une cantate de Bach… et un peu de chant grégorien.»
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La veille de son 100e anniversaire, cette semaine, le père Benoît Lacroix improvisait quelques notes sur le piano en plein air du parc Beaubien. «Pour mes funérailles, dit-il, j’aimerais une cantate de Bach… et un peu de chant grégorien.»

Chaque année, pour souligner son anniversaire de naissance, le père dominicain Benoît Lacroix et moi allons au cinéma. Davantage, ça ferait jaser ; pensez : deux heures dans le noir… C’est notre escapade « intime » et un rendez-vous annuel qui nous rappelle à notre fidélité mutuelle.

Le film devient prétexte, fournit de l’eau à notre moulin à paroles. Le père Lacroix est un redoutable critique, plus lyrique que moi, plus philosophe, il voit et perçoit des choses qui m’échappent complètement.

Un demi-siècle nous sépare et pourtant, nous communions aux mêmes bénitiers. Ceux de l’Amour et de la curiosité, des racines fortes qui plongent dans le fleuve, de la folie ordinaire qui aide à transcender la douleur ou la nostalgie.

Aucun sujet ne nous rebute et nous apprenons doucement à nous connaître. Encore. Il n’avait que 78 ans lorsque je l’ai rencontré la première fois dans son couvent du chemin de la Côte-Sainte-Catherine.

Religieusement, nous avons vu tous les films de Bernard Émond depuis La neuvaine, en 2005, plongés dans cet univers de réflexion soutenu par « un modèle d’intellectuel québécois informé et en même temps éducateur », souligne le père, lui-même professeur à l’Institut d’études médiévales de l’Université de Montréal durant plus de 40 ans.

Chez ce pédagogue porté par la simplicité de ses origines rurales à Saint-Michel-de-Bellechasse et issu de la tradition orale, jamais d’affectation malgré les connaissances encyclopédiques et une mémoire phénoménale, toujours le mot juste sans tomber dans l’enflure ostentatoire ou la condescendance intellectuelle. Pour lui, se prendre au sérieux, ce serait devenir tragique.

Même chez les athées les plus mordus, je n’ai pas encore rencontré quelqu’un qui ne succombait immédiatement à son charme coquin, à sa vivacité d’esprit et à son humanisme contagieux. On peut se noyer dans son regard bleu compassion.

Encore lundi, ultime journée d’un siècle bien rempli, nous sommes allés voir le « dernier Émond », même si on n’en disait pas beaucoup de bien. Le titre était trop évocateur pour le louper : Journal d’un vieil homme, une adaptation « trop littéraire pour être vraie » d’une nouvelle de Tchekhov.

Encore une échappée belle pour parler vieillesse, nous tenir la main dans le parc Beaubien et cheminer côte à côte dans l’amitié en sachant que nos êtres complices se retrouveront.

Notre père qui êtes délicieux

« C’est un film sur les vieux mais ce n’est pas l’éloge de la vieillesse. Être vieux, c’est spécifique ; la vieillesse est générique. C’est une théorie dont on discute. D’un point de vue dramatique, voir ce film la veille de mes 100 ans, c’est incroyable. Dans l’imagerie populaire, être centenaire, c’est une victoire sur l’âge. Mais la vieillesse n’est pas une récompense, c’est un état de fait.

« L’existence est un don. La méritocratie n’est pas mon monde. J’ai toujours été faible en mathématiques. Tout calcul ne va pas avec mon tempérament. La vieillesse, c’est la suite de beaucoup d’actes d’amour. Ma vieillesse est une amie qui m’attend chaque matin, comme la lumière », me souffle-t-il en partageant un verre de bulles festif.

Il s’amuse à dire qu’il est en phase terminale, alors que ses vieilles jambes le portent toujours et que sa tête nous précède tous. Lui qui a soutenu la jeunesse à bout de bras et la couve toujours, prétend aussi que les vieux sont l’avenir de l’humanité car ils laissent des messages, assurent la durée de la culture.

Le nouveau centenaire ne se plaint jamais des petits et gros maux qui l’affligent, éprouvant une certaine honte à afficher une meilleure forme que la moyenne. « Je ne parle pas de mes maladies parce que je suis un malade en retard. J’ai l’impression de manquer de solidarité avec tous ces gens de mon âge qui ne sont pas bien. Je suis un privilégié. » Je lui apprends que 90 % des centenaires sont des femmes.

– Ça veut dire quoi ?

– Ça veut dire que vous avez du choix !

Le père Lacroix a accompagné trop de mourants et béni trop de malades pour ne pas le savoir. Le plus ardu, avec les rides qui creusent leur lit, c’est de conserver l’espérance. « Croire en demain devient difficile. Tu perds tes amis, ils vieillissent trop vite. Moi, j’accepte bien la vieillesse car elle se présente à moi de façon tolérable. »

Au sujet du quotidien, lui qui s’en est fait l’apôtre un peu bouddhiste au présent, il ajoute : « La répétition ne me fait pas peur. C’est la vie qui continue. Il n’y a pas de répétition, c’est nous, avec nos angoisses, qui disons ce mot. Tout est différent chaque jour. Hegel a raison, on devient, alors qu’Aristote prétendait qu’on existe. »

Croire en l’au-delà

Je lui demande pourquoi une mécréante comme moi croit malgré tout en un au-delà possible où nos âmes se réuniraient parmi les étoiles. Pure naïveté ou peur du néant ?

« Croire, ce n’est pas savoir, c’est demeurer incertain. L’au-delà s’impose pour beaucoup de gens ; je ne suis pas seul, il y a aussi les juifs et les musulmans. Notre instinct de fidélité nous impose de ne pas nous laisser abandonner par la mort. »

Pour cet homme d’hier et d’aujourd’hui — il officie toujours à l’occasion et chronique à Radio Ville-Marie —, voire aussi de demain par la magie des nombreux écrits qu’il laisse derrière lui (deux parutions encore cet automne), l’éducation devrait se faire quelques minutes par jour à la fenêtre. « Ça, c’est des rêves de vieux… », ajoute-t-il, mi-pensif, mi-ironique.

La durée l’impressionne car c’est du temps qui s’additionne. « Henri Bergson a écrit sur la durée. Je vis aujourd’hui ce que j’avais étudié sans grand intérêt jadis. La fidélité au temps, c’est celle de la nature, du cosmos. L’effet de l’âge sur la réflexion, c’est qu’on accepte mieux que les autres soient ailleurs. »

Pour l’instant, le père se garde bien de donner des recettes de longévité à ses contemporains. « Tout ce que je peux dire c’est : vis aujourd’hui avec le meilleur de toi. Seize the day. Carpe diem. »

Et puis, comme la pincée de sel qui manquerait à la crème brûlée aux framboises qu’il dévore, il lance : « L’amour est fou. Je suis fou. C’est tout. »

Cher bon Dieu, on vous redonne tous les crucifix si vous voulez, mais laissez-nous Lacroix.

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Confession sur le trottoir

Je suis partie nous chercher une glace framboise et vanille à deux pas ; il doit faire 30 °C à l’ombre. Le père Lacroix reste droit debout devant la marquise du cinéma, mais ne demeure jamais seul bien longtemps. À mon retour, je le trouve en grande conversation avec un monsieur que j’interrompts avec mon cornet dégoulinant.

Plus tard, le père me dira que cet homme l’a abordé comme cela lui arrive souvent, désespéré. « Il venait d’apprendre qu’il a un cancer de l’estomac et il voulait mettre fin à ses jours. Je lui ai dit d’en parler avec ses amis d’abord. Les gens veulent parler à des gens reconnus comme valables par la société, à des appuis précis. Ce monsieur, ce n’était pas la religion son intérêt, il n’avait pas besoin de réponses non plus. Il avait besoin de dire qu’il voulait mourir. La parole est thérapeutique. Les gens ont une confiance instinctive à cause de mon âge. »

Longue vie aux prêtres qui mangent des crèmes glacées dures sur des trottoirs ramollis.
Visionné la vidéo du père Lacroix sur le projet de Centre de paix de Montréal à l’île Sainte-Hélène. Ce document d’un quart d’heure nous le montre en avril dernier, fervent défenseur d’un lieu actuel d’harmonie et de paix, un espace vert de lenteur et de silence de toutes traditions spirituelles. J’espère que ce projet verra le jour avant sa mort.

Aimé le court-métrage de fiction Imelda que le cinéaste Martin Villeneuve (Mars et Avril) a créé en hommage à sa grand-mère, décédée en 2012 à l’âge de 101 ans. Imelda y parle beaucoup du Seigneur mais aussi de « mono », de gros culs et de Slim Fast. Désopilant et rempli de tendresse. Villeneuve y incarne sa grand-mère dans son décor et porte ses vêtements aussi.

Adoré le dernier livre (tiré à 100 exemplaires reliés à la main aux éditions du Silence), Cosmos, signé par le père Lacroix et qui sera lancé ce dimanche. J’espère que ce récit initiatique dans lequel l’amour de la nature transpire sera repris ailleurs et pour un public plus large. Amen.

Le vrai sens de la vie, c'est de la donner. J'appelle ça l'offrande. La donation, comme dirait le cinéaste Bernard Émond.

Faire entrer les autres dans sa pensée est une forme élégante de bénévolat. Possible. À tout âge. Les vieux ont un immense pouvoir de pensée, un pouvoir de souvenir...

18 commentaires
  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 11 septembre 2015 00 h 51

    Miroir, miroir!

    Vous savez madame Blanchette, l'autre est un miroir qui vous renvoie votre propre reflet...

    Systématiquement, lorsque vous décrivez quelqu'un que vous avez pris la peine de connaître, vous faites découvrir à vos lecteurs une Légende absolument inouïe.

    Chaque fois, ça ne rate pas!

    Mais pourquoi alors moi je n'en rencontre jamais des spécimens " inouïs", comme s'ils n'étaient que dans les livres ou dans le journal, et toujours je finis par trancher sur les gens que je prends la peine de connaître qu'ils sont très très étranges et plutôt insipides; alors que vous partout où vous vous attardez, vous rencontrez des Personnages de la plus Haute Distinction au bagage foisonnant?

    Je crois bien qu'il faut se rendre à l'évidence, je suis une chipie très très étrange et plutôt insipide et vous êtes tout bonnement une Légende Inouïe de la plus Haute Distinction au bagage foisonnant!

    Honte à moi! Comme dirait madame Machin-Truc!!!

    Venez donc faire un petit article sur moi histoire d' "upgrader" un peu ma véritable Nature!..

    • Jean-Luc Pinard - Abonné 12 septembre 2015 23 h 55

      Catherine, vous avez sans doute terriblement, ou tristement raison. Si nous vivons assez longtemps, cet «upgrade» se fera tout naturellement, au gré des rencontres qui nous révèlent à soi-même. Lorsque les circonstances se font rares, il nous reste quelques merveilleux billets de Joblo, et puis des livres, des miliers de trésors, dont plusieurs sont l'oeuvre d'une vie. «Your intensity is a great gift» (Martha Burge 2012). Gardez confiance.

  • Michel Coron - Inscrit 11 septembre 2015 01 h 07

    Festina lente

    Se hâter lentement. Du moins est-ce ainsi que je revois le père Lacroix il y a de ça bien longtemps, du temps de mes études. Plus tard, il m'a été donné de rencontrerle père jésuite Jean-Louis D'Aragon. Ce bonheur que vous éprouvez, chère Josée, je l'ai vécu chaque dimanche où nous échangions, Jean-Louis et moi, sur nos intérêts respectifs en musique. C'est ainsi que me fut expliqué le sens théologique et philosophique de la tétralogie de Wagner alors que je lui parlais de Shostakovitch. Peu à peu , j'ai perçu à travers cet homme une présence , celle du Christ lui-même , un peu à la façon de celle des disciples d'Emmaüs. De lui qui me précède, il a maintenant 95 ans, j'ai appris à mettre mes pas dans les siens et à saisir le sens profond de l'existence et de la mort.
    C'est lui qui récemment m'écrivait ces paroles remplies d'espérance en la résurrection:

    Tout d’abord l’adaptation aux conditions de la vieillesse est toujours difficile, mais elle est importante pour le cheminement spirituel. Je vous disais déjà que notre Créateur nous a prêté tout ce que nous avons pour nous donner la possibilité de les lui offrir en sacrifice comme preuve de notre confiance et de notre amour, ce lien vital qui nous relie à Lui. Ce sont de petites morts que le sacrifice transforme en résurrection. Le plus grand sacrifice est celui de la vie. Mais le phénomène du grain de blé tombé en terre, qui rejaillit sous nos yeux dans une gerbe, est le signe miraculeux que la mort est transformée en résurrection.

    Ces deux hommes qui se connaissent, ces deux hommes que sont Benoît et Jean-Louis sont chacun à leur façon la présence fécondante du Christ ici-bas.
    Puissent-ils continuer à se hâter lentement...

  • Guy Chicoine - Abonné 11 septembre 2015 02 h 55

    Merci

    Merci Josée !
    Je lis toujours avec grand interêt tes regards sur le monde .
    Merci pour tous ces témoignages pleins d'intelligence et de sensibilité.
    Merci itou au Père Benoit pour cette sagesse vivifiante.

    Un vieil hibou !

    • Nicole Leclerc - Abonnée 12 septembre 2015 08 h 59

      Bonjour Guy Chicoine,

      Je lis également les articles de Josée assez régulièrement mais ce dernier article m'a particulièrement impressionnée. En effet, la sagesse du Père Lacroix est indéniable.

      Je vous souhaite un samedi des plus agréables.....

  • Marie-Thérèse Duquette - Abonnée 11 septembre 2015 06 h 48

    quel bonheur

    et quel merveilleuse perspective!

  • Jean-François Laferté - Abonné 11 septembre 2015 06 h 53

    Vive la vie!

    À l'annonce de ses 100 ans, je me suis précipité pour saisir une partie de sa vie.J'ai fait des recherches pour retrouver l'ouvrage qu'il avait fait avec le poète Jacques Brault sur Saint-Denys Garneau.Je l'ai trouvé...J'ai maintenant avec moi la poésie et la mémoire:ce n'est pas rien.
    Jean-François Laferté
    Terrebonne