Québec blâme Gabriel

Québec - Québec tient le grand chef de Kanesatake, James Gabriel, responsable du déclenchement de la crise qui secoue sa communauté, mais il assure du même souffle que celui-ci en demeure l'autorité légitime.

Le ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, a mis en doute, hier, le jugement de James Gabriel. Selon lui, l'origine de la crise réside dans les plus récentes décisions du grand chef de Kanesatake.

À ses yeux, M. Gabriel a outrepassé ses droits en destituant son chef de police, Tracy Cross, sur une résolution controversée du conseil de bande puisque la commission de police de Kanesatake y était opposée. L'entente entre Ottawa, Québec et Kanesatake stipule à l'article 5,3 que la commission de police, et non pas le grand chef ou le conseil de bande, est la seule responsable de l'embauche, du licenciement et des mesures disciplinaires des policiers.

Or James Gabriel a affirmé hier que la Sûreté du Québec a participé à la planification du remplacement de Tracy Cross par Terry Isaac, lundi dernier, pendant pas plus de deux mois, avant de se retirer du dossier à la toute dernière minute.

Ensuite, James Gabriel n'aurait pas dû, toujours selon Jacques Chagnon, faire appel, le week-end dernier, à une cinquantaine de policiers de 19 autres nations autochtones pour l'appuyer dans sa lutte contre la criminalité. Vendredi dernier, Québec a eu vent de cette manoeuvre et a même prévenu James Gabriel que ce choix n'était pas judicieux.

«On n'a jamais tort d'essayer d'améliorer une situation, sauf qu'il y a des moyens qu'on prend qui peuvent s'avérer moins bons que d'autres. On est obligé de conclure dans ce cas que cela n'a pas été le bon moyen. Je suis obligé de conclure qu'on avait suggéré à M. Gabriel que ce n'était pas le bon moyen», a affirmé Jacques Chagnon, hier, en conférence de presse. Le ministre a ajouté que ces manoeuvres ont placé James Gabriel dans une situation «très précaire».

Lorsqu'il a été interrogé sur la question de savoir si James Gabriel est responsable de la crise à Kanesatake, Jacques Chagnon a répondu: «C'est pas loin de ce que je pense.»

Terry Isaac a toutefois affirmé hier qu'il avait fait appel à maintes reprises à la Sûreté du Québec pour lui prêter main-forte. La SQ n'a jamais voulu intervenir.

James Gabriel a jugé hier que Québec le laissait tomber. «Je me sens trahi par les actions de M. Chagnon. [...] J'ai un problème avec les affirmations de M. Chagnon qui dit que c'est ma faute», a-t-il dit. «M. Gabriel est toujours le chef légitime et notre interlocuteur privilégié en ce qui concerne les problèmes de Kanesatake», a assuré le ministre délégué aux Affaires autochtones, Benoît Pelletier. Il est prêt à rencontrer James Gabriel si celui-ci le désire afin d'assurer son retour dans la communauté et lui permettre de «réaffirmer son autorité». M. Gabriel estime qu'il est «trop tard» et que le gouvernement Charest a concédé la victoire aux Mohawks dissidents.

Si le gouvernement Charest se félicite du dénouement pacifique du siège, Jacques Chagnon reconnaît qu'il n'a eu d'autre choix que de préconiser une solution satisfaisant les Mohawks dissidents qui ont séquestré 67 policiers dans le poste de police de Kanesatake afin de dénouer la crise et assurer, sans effusion de sang, la libération des individus claustrés mardi soir. «Et l'alternative, c'était quoi? Nous avons fait en sorte de protéger la sécurité publique et la sécurité physique des 67 policiers», a répondu le ministre.

Jacques Chagnon a nommé lundi soir une nouvelle force policière à Kanesatake, composée de trente policiers des communautés de Kahnawake et d'Akwesasne, et a remis en poste Tracy Cross. Les Mohawks dissidents crient aujourd'hui victoire.

Le premier ministre Jean Charest a assuré que son gouvernement n'avait pas cédé aux pressions des Mohawks dissidents qui ont commis des actes illégaux, comme l'incendie de la maison de James Gabriel et le blocage de la route 344. «On a pris exactement les bonnes décisions pour dénouer cette crise immédiate», a-t-il affirmé. Le premier ministre Jean Charest est également disposé à rencontrer James Gabriel, à la suite de son voyage en Europe qui se déroule du 19 au 27 janvier. Il croit cependant que le grand chef a agi selon une «procédure inhabituelle».

Le premier ministre a indiqué que son gouvernement a négocié la résolution pacifique du conflit avec la commission de police de Kanesatake, qui est «un corps légalement constitué» et le plus neutre à ses yeux. Jacques Chagnon a indiqué que, comme le conseil de bande est divisé — trois chefs se rangent du côté de James Gabriel et trois autres sont dissidents —, il lui fallait trouver un organisme pour «démarrer le dialogue». Toutefois, il a reconnu la présence de dissidents — qui souhaitent le bannissement à vie de James Gabriel — au sein de cette commission. «La moitié de la communauté est dissidente. Qu'il y ait des dissidents quelque part, c'est assez normal. Mais je n'ai pas négocié avec des dissidents. Il y a des partisans des deux côtés dans cette commission», a-t-il lancé, tout en précisant qu'il a d'abord voulu régler un «problème de sécurité publique».

Si Québec croit que l'opération fut une réussite, il reconnaît que «tout n'est pas réglé». Le gouvernement Charest entend assurer à plus long terme la bonne gouvernance de la communauté et une lutte efficace contre la criminalité. Dans ce dernier cas, les ministres ont été peu loquaces sur les moyens à employer. Tout au plus ont-ils dit vouloir «assurer le développement de la communauté» et «favoriser un dialogue». Jacques Chagnon a toutefois précisé que la communauté devrait recourir aux services de la Sûreté du Québec et de la Gendarmerie royale du Canada pour lutter contre la criminalité, comme la vente illégale de cigarettes ou la culture du cannabis.

Chose certaine, l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador est appelée en renfort pour «trouver un dénouement politique à plus long terme», a précisé le ministre Pelletier. L'APNQL interviendra si la communauté de Kanesatake le souhaite. «Il faut avoir un respect pour l'autonomie des communautés. Il n'est pas question d'imposer des volontés gouvernementales aux dépens de ce que la communauté voudrait bien», a dit Benoît Pelletier. Le ministre a déploré le quasi-manque de contribution du gouvernement fédéral dans ce dossier.

Le Parti québécois considère que la façon utilisée par le ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, pour régler l'impasse à Kanesatake constitue un véritable gâchis. «Les dissidents ont utilisé la violence et l'intimidation pour faire valoir leur point de vue et ils ont eu en prime un ministre qui a négocié avec eux», a lancé le porte-parole de l'opposition, Jean-Pierre Charbonneau, en conférence de presse hier.

Le critique péquiste trouve la situation particulièrement désastreuse pour le grand chef Gabriel. «Probablement pour la première fois au Québec, un leader politique d'une communauté autochtone s'élève contre l'influence occulte, dangereuse et néfaste du monde interlope dans sa communauté et il en sort perdant, lui qui s'est tenu debout et a essayé d'affronter la pègre locale et peut-être plus que locale», a-t-il soutenu.

Le député Charbonneau estime que le ministre Chagnon doit maintenant s'employer à rétablir l'autorité du conseil de bande. C'est également la position adoptée par le porte-parole du Bloc québécois en matière d'affaires indiennes, Yvan Loubier, qui demande au gouvernement fédéral de donner publiquement son appui au grand chef Gabriel et de l'aider à combattre le crime organisé.

Avec la collaboration de Brian Myles et de la Presse canadienne