Élection ou spectacle?

Moscou - Un ancien garde du corps, vanté pour ses qualités de lutteur, un champion des tirades contre les oligarques, un roi de la contrefaçon des médicaments, une libérale qui doit prouver qu'elle n'est pas téléguidée par le Kremlin et quelques vrais-faux candidats encore... La prochaine présidentielle russe, prévue le 14 mars, ne sera pas forcément sérieuse mais promet au moins un certain spectacle, à en croire les prestations des candidats qui sont en train de rassembler les deux millions de signatures nécessaires pour se présenter.

La réélection de Poutine, crédité de plus de 70 % de suffrages dans les derniers sondages, ne fait guère de doute. Mais cette popularité est le résultat de manipulations savantes menées par les experts du Kremlin, qui ont un double souci: assurer la réélection glorieuse de leur patron dès le premier tour tout en maintenant un minimum de débat démocratique pour que la participation soit assez forte.

«Ballet»

«Pour faire un champion, il faut des participants à la compétition. Pour que l'étoile puisse briller, il faut tout un corps de ballet», résumait hier le leader de l'extrême droite russe, Vladimir Jirinovski, en présentant son candidat à la mascarade.

Complètement rallié au système de pouvoir mis en place par Poutine ces dernières années, Jirinovski a décidé de ne pas se présenter à ces élections, où son show aurait pu faire trop d'ombre à Poutine, mais de lancer tout de même dans l'arène son ancien garde du corps. «Il a tout pour lui, c'est un ancien footballeur, un ancien boxeur, un bon lutteur... », assurait hier le tribun, bourrant les côtes de son comparse, Oleg Malychkine. Lequel était bien en peine d'articuler un programme: «Vous n'avez qu'à le lire. Tout est écrit.»

La seule autre force politique qui aurait encore pu tenir tête à Vladimir Poutine, le Parti communiste, a aussi baissé les bras: laminés aux législatives de décembre, où ils sont tombés à 12,7 % des suffrages, les communistes ont nommé pour ces élections un candidat sûr de réunir un minimum de voix, un agronome, ancien directeur de sovkhoze, Nikolaï Kharitonov, charismatique comme une porte d'étable.

«Le seul candidat sérieux, qui pourrait rassembler les voix de gauche et monter jusqu'à 15 % des suffrages, si Poutine le laisse faire, c'est Sergueï Glaziev», un spécialiste des tirades antioligarques que le Kremlin a dernièrement encouragé à créer un nouveau mouvement, Patrie, pour affaiblir les communistes, mais qui pourrait à terme menacer Poutine, estime Dmitri Orlov, analyste au Centre des technologies politiques. «Mais il n'est pas encore sûr que le Kremlin le laisse décoller, estime ce politologue. L'administration présidentielle est divisée à son égard: d'un côté, sa candidature est bonne pour accroître la participation; de l'autre, il pourrait présenter un danger pour Poutine et, surtout, bien se positionner pour les prochaines élections de 2008.»

Une autre fantaisie de cette campagne électorale est la candidature spontanée d'Irina Khakamada, femme, née d'un père japonais et libérale, trois bons arguments en Russie pour que sa candidature ne soit pas vraiment prise au sérieux. Pire, la plupart la soupçonnent aussi de n'être qu'un instrument du Kremlin après l'éviction des libéraux de la Douma aux dernières législatives. Soucieuse de prouver son indépendance, elle a en tout cas démarré sa campagne assez fort hier, accusant Poutine d'avoir mis en jeu sans raison la vie des otages du théâtre Nord-Ost en octobre 2002 (130 civils avaient succombé aux gaz utilisés lors de l'assaut des forces de l'ordre) et promettant d'autres attaques contre le président: «Poutine n'est pas un être humain. C'est un fonctionnement, c'est un système bureaucratique, dans lequel il ne faut pas entrer.»

Pour compléter le tableau, se sont annoncés aussi dans cette campagne un protégé de l'oligarque exilé Boris Berezovski, Ivan Rybkine, ennemi réel, lui, de Poutine, sans aucune chance véritable; le roi du médicament de contrefaçon, Vladimir Bryntsalov, qui est aussi membre du parti de Poutine; le président du Sénat russe, Sergueï Mironov, un proche de Poutine.

Tous ne sont pas encore assurés de pouvoir se présenter, mais le tableau de cette présidentielle semble déjà plus ou moins s'esquisser: beaucoup d'effets d'estrade, pour cacher une réalité politique bien verrouillée.