Pourquoi Hiroshima était inévitable

La situation politique dans laquelle se trouvait le président Harry Truman, en 1945, a joué un rôle déterminant dans l'utilisation de la bombe atomique.
Photo: Archives Associated Press La situation politique dans laquelle se trouvait le président Harry Truman, en 1945, a joué un rôle déterminant dans l'utilisation de la bombe atomique.

Dans un texte publié dans Le Devoir du 6 août dernier intitulé Autopsie d’un mensonge, François Larose cite mes travaux sur le processus décisionnel ayant précédé l’utilisation de la bombe atomique en 1945, et critique le caractère « inévitable » de la décision du président américain Harry S. Truman. De fait, l’utilisation de la bombe atomique à Hiroshima ne fut sans doute pas nécessaire à la capitulation du Japon. Les forces japonaises étaient considérablement réduites et totalement dispersées, les capacités industrielles ne permettaient plus de produire des armes en quantité suffisante, et les diplomates japonais étaient engagés dans des pourparlers pour une capitulation honorable.

Ces éléments sont analysés dans de multiples études qui critiquent depuis les années 1960 la stratégie atomique adoptée par Washington, arguant qu’il aurait été possible de faire l’économie des bombardements nucléaires de Hiroshima et de Nagasaki. Les révisionnistes, nom donné à ce courant repris par Larose dans son texte, remettent ainsi en cause les arguments apportés par Washington pour justifier l’utilisation de la bombe, tels que la fin de la guerre, ou l’économie de vies humaines, en particulier dans les rangs des forces armées américaines. Et pourtant, malgré la validité de ces arguments, ceux-ci se contentent d’explorer la rivalité Washington-Moscou et l’affirmation de la puissance américaine. Or, en y ajoutant des réflexions sur la politique intérieure, force est de constater que la bombe atomique pouvait difficilement ne pas être utilisée à l’été 1945, ce qui fait de Hiroshima un événement dramatique, mais à bien des égards et dans le contexte de l’époque, inévitable.

Le Congrès et les militaires

La situation politique dans laquelle se trouvait le président Harry Truman, élevé à la fonction suprême après le décès de Franklin Roosevelt en avril 1945, joua incontestablement un rôle déterminant, le chef de l’exécutif souhaitant marquer le début de sa présidence afin de faire taire les éventuelles critiques concernant sa crédibilité, et imposer son style. Les relations entre l’exécutif et le Congrès, qui constituent l’un des aspects les plus complexes du fonctionnement de la démocratie américaine, permettent également d’apporter de précieuses explications sur les raisons justifiant l’utilisation de l’arme nucléaire. Projet présidentiel tenu secret, la bombe atomique permettait, en étant utilisée, de justifier des dépenses pharaoniques du projet Manhattan (plus de 2 milliards de dollars de l’époque) et d’asseoir la position de la Maison-Blanche par rapport au Congrès sur les questions de politique extérieure.

Les relations entre les hautes autorités militaires américaines furent également cruciales. Les responsables de la Navy, de l’Army et de l’émergente Air Force avaient à coeur de mettre en avant leurs capacités afin de s’imposer et de bénéficier de budgets avantageux. La bombe atomique joua un rôle déterminant dans ces rivalités et favorisa, conjointement avec le bombardement stratégique, la montée en puissance du vecteur aérien, véritable révolution stratégique. On relève ainsi de très fortes dissonances au sein des états-majors entre les partisans et les opposants à l’option nucléaire. Les premiers bénéficiaient du prestige d’une guerre remportée essentiellement par les airs, et leur voix avait ainsi plus de résonance auprès du chef de l’exécutif.

Une nouvelle ère

Enfin, l’utilisation de la bombe atomique a offert aux autorités américaines la possibilité d’envisager une nouvelle manière de faire la guerre et de concevoir la relation avec les puissances rivales.

L’avènement de l’arme nucléaire est considéré comme une révolution dans les affaires militaires en ce sens qu’elle élargit le déséquilibre entre les États la possédant et ceux n’y ayant pas accès, créant une situation d’asymétrie capacitaire qui, si elle était à l’avantage de Washington, allait également s’avérer être l’élément déterminant dans la motivation des États proliférants et adversaires potentiels, parmi lesquels l’Union soviétique figurait au premier rang des alliés devenus indésirables. D’une certaine manière, la bombe atomique fut à la fois une arme d’anticipation de la guerre froide et un des éléments responsables de la course aux armements par les avantages déterminants qu’elle offrait. C’est en ce sens que, dans les relations entre les grandes puissances, elle ouvrit indiscutablement une nouvelle ère.

Difficile de reculer

À la version officielle qui met en avant le caractère difficile de la poursuite des opérations militaires, et le sacrifice humain qu’aurait supposé une poursuite des hostilités (les estimations tablaient sur 500 000 victimes côté américain), s’opposent donc les thèses révisionnistes qui insistent sur le fait que le Japon était, d’une façon ou d’une autre, au bord de la capitulation, que les autorités américaines le savaient, et qu’en conséquence l’utilisation de la bombe atomique n’était pas nécessaire.

En fait, si effectivement l’arme nucléaire avait pu ne pas être utilisée, les autorités américaines ne pouvaient pas courir le risque de poursuivre la guerre, tandis que les scientifiques leur avaient apporté un moyen d’y mettre un terme. Partant de ce constat, les dirigeants américains, Truman en tête, réfléchirent aux différents avantages que pouvait leur procurer la nouvelle arme, notamment dans la confrontation avec l’Union soviétique, mais de façon plus générale dans un contexte marqué par l’émergence des États-Unis au rang de superpuissance.

Il y eut donc un « moment nucléaire » permettant d’asseoir la puissance américaine et de provoquer une rupture dans les relations internationales, ouvrant véritablement une nouvelle ère. Mais ce moment était inévitable, considérant que le refus de recourir à l’arme la plus puissante jamais produite aurait été accueilli de façon très négative par l’opinion publique américaine et ses représentants politiques les plus directs, à savoir les parlementaires. Ainsi, le projet Manhattan fut détourné de ses objectifs initiaux, mais à partir du moment où la Maison-Blanche avait décidé de se lancer dans l’aventure nucléaire, et dans la mesure où le projet avait abouti avant la fin des hostilités, il était difficile, voire impossible de reculer.

Le déclencheur

«Même un chercheur aussi raffiné que Barthélémy Courmont considère “qu’en août 1945, Washington ne pouvait pas ne pas utiliser le nouvel engin contre le Japon. Le moment nucléaire fut en quelque sorte inévitable“. Plusieurs chercheurs, dont je suis, rejettent cette idée d’un moment nucléaire inévitable.» — François Larose, «Autopsie d’un mensonge», Le Devoir, 6 août 2015
17 commentaires
  • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 13 août 2015 00 h 47

    Pourquoi sur des humains?

    Je ne suis pas un connaisseur de l'histoire, et surtout pas de l'histoire des guerres. Mais je me suis toujours posé une question, peut-être naïve, mais la voici.

    Le but était de démontrer aux Japonais ( déjà affaiblis ) la supériorité de l'armement américain. Si ceux-ci avaient laissé tomber leurs bombes nucléaires dans des endroits non peuplés du Japon, ils auraient tout autant il me semble, prouvé à tous et hors de tout doute la supériorité militaire incontestable des U.S.A., et auraient de la même façon forcé la reddition du Japon ceci en sauvant des millions de vies, non?

    Ça n'aurait pas suffit?

    • Sylvain Auclair - Abonné 13 août 2015 13 h 22

      Ces bombes étaient une technologie expérimentale, et les trois bombes construites à ce moment fonctionnaient de manière différente. Et si la bombe démonstration avait été un pétard mouillé?

      De toute manière, plusieurs analystes affirment que la principale cause de la reddition du Japon a été l'entrée en guerre de l'Union soviétique, pas la destruction de deux villes parmi tant d'autres.

  • Michel Lebel - Abonné 13 août 2015 07 h 26

    Une question de choix et de morale

    En politique, il n'y a rien d'inévitable. Tout est question de choix. Les hommes et les femmes politiques en font de bons, de moins bons, et de mauvais. C'est la morale qui en décide. À cet égard, je ne suis pas convaincu que l'utilisation de la bombe fut une bonne décision. Mais je sais, de façon sûre, que cette décision était inévitable. Truman pouvait dire non.


    Michel Lebel
    Ancien professeur de droit international

    • Michel Lebel - Abonné 13 août 2015 08 h 55

      Erreur: il faut lire la décision était "évitable" et non inévitable.

      M.L.

  • Dominique Garand - Abonné 13 août 2015 08 h 13

    Inévitable ?

    Article instructif qui fait comprendre les différentes facettes de la question et l'ensemble des motivations qui ont pu conduire à ce choix dramatique. Cependant, je ne vois pas ce qui a pu rendre la décision «inévitable». Puisque nous écartons (et l'auteur est d'accord) la thèse d'une nécessaire intervention de ce genre pour mettre fin à la guerre et mettre le Japon K.O, il ne reste plus que deux motivations. D'une part, une motivation électoraliste particulièrement odieuse dans ce contexte : Truman devait faire plaisir à la population américaine qui avait beaucoup dépensé pour le projet Manhattan. D'autre part, une motivation liée à l'équilibre des forces entre les super-puissances, en particulier l'URSS. Cette motivation répond à la logique politico-militariste et semble justifiée. Mais quand on observe ce qui en a résulté, on peut douter que la décision ait eu à long terme des conséquences positives.

  • Jean-François Trottier - Abonné 13 août 2015 08 h 16

    Si je vous comprends bien....

    Il semble que Truman devait poser un geste pour assoir sa crédibilité. Il est évident que de tuer des centaines de milliers de personnes assoirait n'importe qui. Par contre, arriver à boucler une guerre au moindre coût humain aurait eu l'avantage du courage.

    On a vu par la suite Kennedy (Baie de Cochons) et Bush fils (Afghanistan, Irak) agir un peu de la sorte. Bon, admettons que de jouer les gros bras sur la scène internationale est une tradition bien américaine qui cache bien sa lâcheté.

    Effectivement, nous étions en guerre, et dans une guerre tous les coups sont permis. Permis ? Pas vraiment.
    Le gaz moutarde n'a pas été utilisé en 39-45. Ni l'anthrax. Ni des produits du genre napalm qui pourtant existaient... certains, oui, mais pas tous.

    Je ne crois pas que les effets à moyen terme d'une bombe atomique ait été ignorés.

    Alors, pour conclure, la bombe atomique était inévitable, les États-Unis étant ce qu'ils sont: des gros bras qui ne savent même pas que le reste du monde existe et encore moins des humain ailleurs. C'est ça ? J'ai bien compris ?

    • Jean-Yves Arès - Abonné 13 août 2015 13 h 53

      On a utiliser le napalm sur le Japon.

      «3 et 4 février 1945...
      ..Dans ce raid aérien 151,5 tonnes de bombes incendiaires au napalm et 14,7 tonnes de bombes à fragmentation ont été larguées sur Kobe essentiellement par des bombardiers B-29. Ce premier raid, bien que d'ampleur limitée, qui utilise pour la première fois des bombes au napalm préfigure les raids futurs sur d'autres villes du pays.»

      http://tinyurl.com/nt78kqx


      Il y a sous-estimation des ravages qu'on fait les bombardements non-nucléaire. Il faut savoir qu'il a eu au total 147,000 tonnes de bombes larguées sur le Japon...

      «Les bombardements de Tokyo sont une opération militaire américaine d'envergure sur la capitale japonaise qui eut lieu en février, mars et mai 1945. Le nombre de victimes s'est élevé à plus de 100 000 personnes. L'utilisation intensive de bombes incendiaires de nuit sur des bâtiments (et notamment des habitations) construits en bois qui ne disposaient pas de caves où se réfugier expliquent le nombre important de victimes. Les bombardements furent plus meurtriers que l'explosion atomique de Nagasaki cinq mois plus tard.»

      http://tinyurl.com/pxs99uc

    • Jean-Yves Arès - Abonné 13 août 2015 14 h 11

      Et les armes chimiques avait déjà fait leur entré de guerre pour avoir été utilisées par le Japon contre la Chine.

      «Dès juillet 1937, l'empereur Shōwa autorisa l'utilisation de gaz toxiques contre les soldats et civils chinois.»

      «Les armes chimiques furent notamment autorisées à 375 reprises à l'automne 1938 lors de l'invasion de Wuhan, puis en 1939 à Guangzhou et en 1943 lors de la bataille de Changde»

      http://tinyurl.com/oyzf9lp

  • Raymond Labelle - Abonné 13 août 2015 08 h 21

    Et pourquoi Nagasaki?

    Même si on acceptait la thèse de l’auteur sur la nécessité de la bombe d’Hiroshima, on peut encore se demander : pourquoi Nagasaki?

    Celle d’Hiroshima aurait suffi pour faire face aux situations invoqués par l’auteur (dans la logique présentée par celui-ci).

    Pourquoi Nagasaki? Pourquoi une deuxième bombe, à peine trois jours après?

    • Gaston Meilleur - Abonné 13 août 2015 13 h 11

      Venger Pearl Harbor... malheureusement