La vache folle est albertaine

Une vache du troupeau américain où a abouti l’animal contaminé.
Photo: Agence Reuters Une vache du troupeau américain où a abouti l’animal contaminé.

C'est confirmé, la vache atteinte d'encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) découverte dans l'État de Washington le 23 décembre dernier est bel et bien de nationalité canadienne. En témoignent les résultats de deux tests de biologie moléculaire visant à retracer l'identité génétique de l'animal (par vérification de l'ADN) que les autorités sanitaires canadiennes et américaines ont rendus publics hier, coupant ainsi court aux rumeurs portant sur l'origine de cette Holstein mais accentuant au passage le vent de désolation qui souffle depuis quelques mois dans les champs du Québec.

«C'est une mauvaise nouvelle», a commenté Daniel Gagnon, président de l'Association des éleveurs de bovins de boucherie du Saguenay-Lac-Saint-Jean, une région qui, face à la crise de la vache folle, a été le théâtre de l'abattage sauvage et médiatique par une poignée d'éleveurs de deux vaches en octobre dernier. «Mais même si ça n'avait pas été une vache canadienne, je suis sûr que nos chers amis américains auraient tout fait pour maintenir les restrictions à l'exportation de nos produits dans leur pays. Ça n'a rien de bien encourageant. Je connais beaucoup d'éleveurs qui s'apprêtent à mettre fin à leurs activités. Quant aux autres, ils risquent de trouver encore le temps long.»

«C'est une nouvelle fort décevante, a renchéri Michel Dessureault, président de la Fédération des producteurs de bovins du Québec. Mais elle ne change en rien le statut sanitaire du Canada.»

Plus tôt en après-midi, le ministre fédéral de l'Agriculture, Bob Speller, a confirmé lors d'un point de presse à Ottawa que l'animal malade découvert sur une exploitation agricole américaine peu avant Noël provenait effectivement d'une ferme de l'Alberta, comme l'ont révélé les tests effectués sur l'ADN de la bête autant au Canada qu'aux États-Unis. «La vache est née dans une ferme canadienne avant d'avoir été exportée aux États-Unis», a-t-il expliqué. Selon les résultats préliminaires de l'enquête en cours, l'animal serait né en avril 1997, quatre mois avant l'entrée en vigueur aux États-Unis et au Canada des règlements sur la nourriture animale interdisant l'usage de farine carnée à base de ruminant — et à l'origine de la maladie de la vache folle — dans ce type d'élevage.

Cette émigration bovine n'a rien d'anormal d'ailleurs, selon lui, et prouve même que la filière bovine est extrêmement intégrée en Amérique du Nord. «Dans les cinq dernières années, 7,3 millions de vaches vivantes ont voyagé entre nos deux pays, a-t-il souligné; 6,3 millions sont passées du Canada aux États-Unis.» En échange, un million de bêtes ont fait le voyage inverse.

Le pedigree en main de la vache, dont la folie a semé l'émoi aux États-Unis à la fin de l'année dernière, le ministre de l'Agriculture a tenu à rappeler que «cette dernière découverte d'un cas d'ESB» ne changeait en rien la situation qui prévaut en Amérique du Nord en matière de sécurité alimentaire. Un message repris également hier par le vétérinaire en chef du département américain de l'Agriculture, Ron DeHaven, qui a souligné que le «boeuf continuait d'être [une viande] sûre, que la vache ait été originaire du Canada ou non», a-t-il expliqué.

Même s'il n'y a «pas de corrélation» entre la ferme de l'Alberta d'où provient la vache américano-canadienne et celle où le premier cas d'ESB canadien a été identifié en mai 2003, a souligné Brian Evans, vétérinaire en chef de l'Agence canadienne d'inspection des aliments (ACIA), il est clair que cette nouvelle découverte va avoir un «impact psychologique» sur la filière bovine canadienne, a-t-il poursuivi. Un filière qui, depuis l'apparition de l'ESB de ce côté-ci de l'Atlantique, a dû composer avec des pertes de 1,9 milliard de dollars et une frontière avec les États-Unis beaucoup moins perméable aux échanges.

Les politiques en sont conscients et ont tenu hier à se montrer rassurants. Un «tête-à-tête» avec l'homologue américaine de Bob Speller, Ann Veneman, est d'ailleurs au programme le 16 janvier prochain à Washington, a annoncé le ministre, afin de débattre de la question. Parallèlement, le ministre de l'Agriculture souhaite conduire une mission commerciale au Japon, en Corée du Sud et au Mexique afin de faire la promotion du boeuf canadien et de faire réapparaître les steaks de l'Ouest dans les assiettes de ces consommateurs étrangers.

Même motif, même menu pour le nouveau premier ministre canadien Paul Martin qui, dans la matinée hier, a réitéré son intention de plaider auprès de George W. Bush la cause d'une réouverture totale des frontières pour le boeuf canadien entre le Canada et les États-Unis. Une rencontre entre les deux hommes est prévue la semaine prochaine en marge du sommet spécial des Amériques au Mexique.

Paul Martin devra se montrer convaincant, affirme M. Dessureault, qui au nom de la filière bovine québécoise trouve toujours démesuré l'embargo imposé aux importations du boeuf par les États-Unis. Et davantage encore depuis la confirmation de l'origine albertaine de la vache folle découverte chez nos voisins du Sud. «C'est quand même la preuve [les tests sur l'ADN] que nous sommes capables de retracer rapidement nos animaux, dit-il. Et au Québec, plus qu'ailleurs en Amérique du Nord, en raison des programmes de traçabilité mis en place ici depuis quelques années.» Un atout, selon lui, qui, s'il devrait faire l'envie des Américains, doit également rassurer consommateurs et importateurs sur l'efficacité du système d'inspection d'ici.

Avec la Presse canadienne