Plaidoyer pour le téléroman

Victor-Lévy Beaulieu
Photo: Jacques Grenier Victor-Lévy Beaulieu

Hier soir, les Québécois ont fait connaissance avec les personnages du Bleu du ciel, le nouveau téléroman de Victor-Lévy Beaulieu, et l'auteur espère que ce projet amorcera un travail de remise en question de ce genre télévisuel.

«Depuis des années, explique-t-il au Devoir, le téléroman est le genre sur lequel on a fait le moins d'efforts sur le plan de l'innovation et de l'imagination. C'est encore le parent pauvre dans les budgets. Pour la première scène du Bleu du ciel, je souhaitais, par exemple, une vue du fleuve prise en hélicoptère. C'était trop cher.»

Mais Victor-Lévy Beaulieu n'est pas hargneux: il apprécie la «volonté de changement», dit-il, manifestée récemment par le nouveau directeur des programmes de Radio-Canada, Mario Clément, qui semble vouloir moderniser l'approche du téléroman.

Victor-Lévy Beaulieu fait vraiment figure de patriarche cette semaine, alors que sa nouvelle oeuvre est lancée en même temps que deux miniséries spectaculaires signées par de jeunes auteurs, Grande Ourse de Frédéric Ouellet, lundi soir, et Les Bougon de François Avard, ce soir. Avec Le Bleu du ciel, l'écrivain livrait hier soir son sixième téléroman pour Radio-Canada, après Les As, Race de monde, Montréal PQ, L'Héritage et Bouscotte. Et il est resté fidèle à un genre télévisuel toujours populaire, produit par Radio-Canada mais qui dispose de ressources moins élevées que les miniséries produites par des producteurs privés.

«Il ne faut jamais oublier que le téléroman est parti de la radio, explique Victor-Lévy Beaulieu. Les premiers téléromans étaient d'ailleurs carrément la transposition à l'écran de radioromans, comme Les Plouffe, Le Survenant, Les Belles Histoires. Et pendant très longtemps on favorisait une approche radiophonique, dans le sens où les personnages parlaient sans arrêt mais agissaient très peu. Quand on filmait des extérieurs, c'était toujours à la campagne et quand l'action se passait en ville, on ne la montrait pas. Pas besoin de remonter jusqu'à Rue des Pignons: dans 4 et demi on ne trouvait pas d'images extérieures de la ville.»

Victor-Lévy Beaulieu croit que Radio-Canada a pris trop de temps à renouveler ce genre télévisuel, alors que les séries lourdes ont pris une expansion phénoménale à partir des années 80. «Encore tout récemment il y avait à Radio-Canada l'idée que le téléroman est un parent pauvre, malgré sa popularité. La chute d'auditoire de Radio-Canada depuis quelques années tient à plusieurs facteurs: la montée des chaînes spécialisées, le fait que Téléfilm Canada et le Fonds canadien de télévision ont reçu des sommes importantes qui ont été "enlevées" à Radio-Canada, mais aussi le fait que Radio-Canada elle-même n'a pas su se servir de sa propre expertise en matière de téléroman pour faire évoluer le genre.»

L'auteur du Bleu du ciel fait remarquer que le coût de production de sa nouvelle oeuvre est établi à environ 120 000 $ l'heure, soit moins que son téléroman Montréal PQ qui date de plusieurs années. Il fait également remarquer que, lorsqu'il a présenté le projet Le Bleu du ciel, la télévision publique envisageait de ne plus tourner d'extérieurs dans les téléromans. «Il a fallu se battre», dit-il. L'auteur a maintenant droit à six minutes par heure de scènes extérieures (ce qui n'est pas énorme, on en conviendra), et par contrat il est défini que chaque heure peut comporter un maximum de 12 personnages, ce qui est la norme depuis une dizaine d'années, alors qu'on avait droit avant à 18 personnages. «Grande Ourse peut bénéficier de 30 personnages par épisode», fait-il également remarquer.

Mais il y a de l'espoir. Ainsi, pour Le Bleu du ciel, tourné dans le nouveau format 16/9, les équipes techniques de Radio-Canada ont travaillé fort sur une nouvelle technique d'incrustation des images, qui laisse croire que l'action est toujours située au bord du fleuve et dans la nature, qu'on voit sans cesse par les fenêtres et les portes, même si le tournage a été fait en studio. Victor-Lévy Beaulieu s'en montre fort réjoui. «C'est un premier pas, et l'année prochaine on va essayer autre chose», dit-il, sans donner plus de détails (en fait, Radio-Canada étudie actuellement avec son nouveau Centre de production des dramatiques comment renouveler l'image de ses téléromans, un examen dont doit également bénéficier Virginie).

Le Bleu du ciel est un projet de trois ans, ce qui représente cinq ans de travail... et près de 10 000 pages de texte. Un véritable marathon, dont l'ampleur semble rebuter les jeunes auteurs, déplore Victor-Lévy Beaulieu, qui aimerait qu'on puisse enseigner aux nouveaux auteurs les techniques propres au téléroman.

Mais ce passionné de téléroman vient aussi de terminer l'écriture de sa toute première «série lourde», une série de six épisodes sur la vie de Louis Cyr, qui sera réalisée par Louis Choquette et qui est écrite en collaboration avec Paul Ohl, ce qui représente également une première puisque jamais Victor-Lévy Beaulieu n'avait écrit en duo. «Cela a très bien fonctionné, nous nous sommes bien entendus, dit-il, et j'ai l'impression d'être dans un autre monde puisque le producteur [Jocelyn Deschênes et Sphère Média] me dit d'écrire ce que je veux et qu'il trouvera ensuite les fonds pour produire, alors que d'habitude on me pose d'abord les contraintes avant que je commence à écrire!» La diffusion de cette série est prévue pour 2005 à Radio-Canada.

Comme s'il n'avait pas déjà assez de travail, Victor-Lévy Beaulieu entend également écrire bientôt son premier scénario de film, un conte de Noël dont l'action se déroulerait dans les années 50...