Défusion: L'Île-Dorval hésite

Comme plus de 200 autres ex-municipalités québécoises, L'Île-Dorval pourrait renaître de ses cendres à la suite de référendums sur les défusions. Bien qu'ils se soient portés acquéreurs des biens publics de l'île il y a un peu plus de deux ans, les propriétaires des 58 chalets ne sont pas tous convaincus des bienfaits d'un éventuel divorce d'avec Montréal.

L'année 2004 sera décisive pour l'avenir de la métropole puisque, dès ce printemps, les citoyens pourront signer les registres afin de demander la tenue de référendums sur les défusions. Les résidants saisonniers de L'Île-Dorval auront eux aussi l'occasion de se prononcer sur la question s'ils le souhaitent. Conformément aux dispositions de la loi 9 adoptée par l'Assemblée nationale avant Noël, une vingtaine de signatures lors de l'ouverture du registre suffiront pour enclencher le processus et mener à la tenue d'un scrutin à l'automne. Théoriquement, un vote majoritaire en faveur des défusions exprimé par une trentaine de propriétaires de chalets, parmi les 78 résidants que compte l'île, permettrait la renaissance de cette municipalité.

Mais rien n'est jamais simple à L'Île-Dorval, cet oasis de villégiature situé à deux coups de rame de Montréal. L'achat des biens publics de l'île par les résidants en décembre 2001, soit quelques jours avant les fusions municipales, fait toujours l'objet d'une poursuite de la part du procureur général du Québec, et un dénouement dans cette affaire semble encore loin. Indépendamment de cette saga juridique, certains citoyens de l'île risquent de se laisser tenter par la défusion. Mais pas tous. La question des coûts pourrait en convaincre plusieurs de renoncer à cette option. «Je crois que défusionner pourrait nous coûter très cher et je ne sais si ça vaut la peine. [...] C'est bien beau être indépendants, mais si ça nous coûte des millions, on va laisser faire», indique le propriétaire d'un chalet, Marc Mitchell.

Son opinion est partagée par plusieurs résidants, qui estiment que c'est parmi les insulaires les plus âgés que se retrouvent les plus ardents défusionnistes. Chez les mieux nantis, la question des coûts deviendra secondaire, disent-ils.

Jean-Guy Sabourin, propriétaire d'un chalet depuis une vingtaine d'années, hésite encore. La fusion avec Montréal a entraîné des coûts de gestion supplémentaires, mais une défusion pourrait être encore plus onéreuse pour les insulaires. «On voudrait revenir à ce que c'était avant, mais en restant à Montréal», ironise-t-il.

Il est d'avis que la question de l'eau potable jouera un grand rôle dans le débat. À la suite de l'adoption, par le ministère québécois de l'Environnement, de normes plus strictes en matière de qualité de l'eau en 2001, l'usine de traitement d'eau potable de L'Île-Dorval a dû être condamnée. L'arrondissement de Dorval-L'Île-Dorval a opté pour l'installation d'une conduite sous-marine entre Montréal et l'île afin d'assurer l'approvisionnement en eau potable aux résidants. Les coûts de cette opération sont estimés à 400 000 $ et seront financés par la Ville de Montréal dans le cadre de son programme de projets structurants. Mais s'il y a défusion, la facture pourrait être refilée aux insulaires. «Ça va faire réfléchir beaucoup de monde», croit M. Sabourin.

Peter Yeomans, maire de l'arrondissement de Dorval-L'Île-Dorval et membre du comité exécutif de la Ville de Montréal, figure lui aussi parmi les propriétaires de chalets, mais il dit préférer se tenir prudemment à l'écart du débat sur la défusion de L'Île-Dorval. Il reconnaît toutefois que les frais liés à l'approvisionnement en eau et au réseau de distribution sur l'île pourraient être légués aux résidants de l'île s'ils optent pour la défusion. «Ce sont des questions qui dépendront du statut de l'île et elles vont faire partie des éléments examinés dans le cadre des études d'impact [promises par le gouvernement], dit-il. C'est bien beau une certaine indépendance, mais si ça engendre de grands frais, ça sera pris en considération par les citoyens.»

Fidèle à Gérald Tremblay, il affirme que le plan de réorganisation municipale du maire — sanctionné par l'Assemblée nationale avec l'adoption de la loi 33 — comporte plusieurs avantages pour les résidants de L'Île-Dorval, notamment en ce qui a trait aux responsabilités accrues accordées à l'arrondissement et à l'appartenance à une grande ville. À cet égard, il évoque le service de lutte aux incendies qui, même s'il y a des défusions sur l'île de Montréal, demeurera une responsabilité d'agglomération. En devenant une municipalité indépendante, L'Île-Dorval serait facturée pour ce service, prévient M. Yeomans. Il ignore le montant que cela représenterait pour les insulaires, mais «ça pourrait être considérable», indique-t-il.