Six fausses bombes anti-condos

Déploiement de policiers et de pompiers rue Lafontaine, près du boulevard Pie IX, à la suite de la découverte de colis suspects posés par un groupe d’activistes jusque-là inconnu de la police.
Photo: Jacques Grenier Déploiement de policiers et de pompiers rue Lafontaine, près du boulevard Pie IX, à la suite de la découverte de colis suspects posés par un groupe d’activistes jusque-là inconnu de la police.

Carole Charland s'apprêtait à quitter son condo du boulevard Pie-IX, hier matin, lorsqu'elle est tombée nez à nez avec «un gars en scaphandre», un policier de l'escouade tactique occupé à désamorcer l'un des six colis suspects posés dans un élan de rage anonyme contre la construction de condos dans le Centre-Sud et Hochelaga-Maisonneuve.

«J'ai pleuré, j'avais peur. C'est normal, j'étais toute seule. Je ne veux pas mourir parce que j'ai acheté un condo. C'est ridicule de mettre la vie des gens en danger», a commenté Mme Charland, qui a emménagé dans son condo tout neuf en octobre, avec l'espoir qu'Hochelaga-Maisonneuve deviendra «le prochain Plateau».

Mme Charland l'ignore, mais elle est prise en grippe par un groupuscule inconnu des policiers et des militants du logement social, appelé le Comité anti-gentrification. Le groupe a revendiqué la pose de six colis suspects, dans les rues Des Érables, Frontenac, Pie-IX, Desjardins et Adam (deux fois) afin de protester contre l'essor de l'activité immobilière et l'embourgeoisement de ces quartiers pauvres de la métropole. Quatre colis ont été déposés près de chantiers de construction de condos, et deux autres devant les bureaux de promoteurs immobiliers.

«La nécessité est aux habitations à faible coût. Y en a marre de se faire virer de nos quartiers par les biens nantis, leurs condos de luxe et leurs petits cafés branchés», affirme le comité anti-gentrification dans un tract envoyé à la presse. «Ceci n'est que le début, considérez cela comme un avertissement. Nous irons jusqu'au bout pour que les yuppies sachent qu'ils et elles ne sont pas les bienvenus dans le quartier», ajoute le communiqué.

Du vent

Avec l'aide d'un robot, l'escouade tactique du Service de police de Montréal (SPVM) a fait exploser les colis un après l'autre pour constater que la menace était dépourvue de fondement. «Il n'y avait aucun engin explosif, absolument rien dans les boîtes», a confirmé en fin de journée le commandant Pierre Cadieux.

L'enquête a été confiée à la division des crimes économiques et des crimes contre la propriété du SPVM en raison du manque de sérieux de ces fausses alertes à la bombe. L'événement a forcé l'évacuation de plus de 200 personnes dans le CLSC Hochelaga-Maisonneuve (rue Ontario) et le CLSC Des Faubourgs (rue Parthenais), en plus de provoquer la fermeture de nombreuses rues pour des raisons de sécurité. Personne n'a été blessé.

Le SPVM effectuera des vérifications auprès des groupes actifs dans la défense du logement social afin d'en apprendre plus sur le comité anti-gentrification. «Ce groupe n'est pas connu au SPVM», a dit le commandant Cadieux.

Même son de cloche de la part de Jean-Claude Laporte, porte-parole du Comité de base pour l'action et l'information sur le logement social dans Hochelaga-Maisonneuve (BAILS). «C'est la première fois que j'en entends parler.»

Le comité anti-gentrification a laissé avec chacun des colis suspects un court communiqué d'inspiration communiste, dans lequel il s'excuse auprès des travailleurs pour les inconvénients qu'ils ont subis hier. «Nous voulons vous dire que ceci n'est pas contre vous, mais contre les promoteurs immobiliers véreux et leur clientèle», affirme ce texte décoré d'un poing de la révolution et se terminant par un «Solidarité» bien senti.

Le discours ressemble à s'y méprendre à celui de l'Association de défense des droits sociaux du Montréal métropolitain (ADDS), qui a organisé en août dernier une manifestation pacifique contre «la gentrification» d'Hochelaga-Maisonneuve. Une trentaine de manifestants avaient visité les principaux sites de futurs condos, dont celui du boulevard Pie-IX, où habite Carole Charland, réclamant un moratoire complet sur ce type de projet.

Le coordonnateur de l'ADDS, Richard Miron, reconnaît les similitudes idéologiques entre son groupe et le comité anti-gentrification. «Mais c'est clair que ce n'est pas nos méthodes. Notre organisation populaire fait de la désobéissance civile, des squats. [...] On n'a rien à voir là-dedans», a dit M. Miron.

L'ADDS et le BAILS refusent cependant de condamner ce coup d'éclat. «On peut comprendre. Quand il y a une crise sociale majeure, il arrive que des situations comme celle-là se présentent», a dit M. Laporte.

«On sent, à l'heure actuelle, qu'il y a une impatience, une frustration très grande chez les gens par rapport à la gravité de la situation, autant chez ceux qui vivent les problèmes de logement que chez les militants», explique pour sa part François Saillant, coordonnateur du FRAPRU. Il y a une situation qui s'aggrave, et on a l'impression que les gouvernements ne bougent pas ou extrêmement lentement, quand ils bougent.»

À Montréal, la liste d'attente pour obtenir une place dans une habitation à loyer modique (HLM) frôle les 18 000 noms. Et sur cette liste, une personne sur dix provient d'Hochelaga-Maisonneuve. Comme ailleurs à Montréal, les projets de logements sociaux sont rares dans ce quartier. À force d'insister, les militants en faveur du logement social ont réussi à obtenir la construction de 110 logements de type HLM et coopératifs sur le site de Lavo, mais ils n'ont pas eu le même succès jusqu'à maintenant avec le projet immobilier de la Place Valois, rue Ontario, où des condos et des bistros branchés verront le jour.

Mais selon M. Saillant, il serait prématuré de qualifier Hochelaga-Maisonneuve de quartier «gentrifié»: «Je pense qu'on est loin de la situation du Plateau-Mont-Royal. Il y a des indices de gentrification à l'heure actuelle, mais ça demeure une situation qui est très embryonnaire. Ce qui est inquiétant, c'est l'absence de logements à bas loyers et la montée du prix des loyers.» Entre 2002 et 2003, le coût des loyers pour les logements de deux chambres à coucher a bondi de 480 $ à 532 $, soit une hausse de 10,8 %, fait remarquer M. Saillant en évoquant les données compilées par la Société canadienne d'hypothèques et de logement (SCHL). «Il reste peu de terrains où il peut se construire de nouveaux logements dans ce quartier, de telle sorte que c'est clair qu'il y a une bataille pouce par pouce, terrain par terrain, pour que ces espaces soient réservés à du logement social.»

À l'automne dernier, on comptait déjà plus de 6300 mises en chantier de condos à Montréal, une donnée qui laissait présager une année record dans ce secteur en 2003. La construction de logements sociaux est un secteur beaucoup moins florissant. La Ville de Montréal estime à 1200 le nombre de logements réalisés jusqu'à maintenant grâce au programme Solidarité 5000 logements. Mais, dans les faits, signale le FRAPRU, seuls un peu plus de 500 logements sont actuellement habités.

À la Ville de Montréal, on était peu loquace au sujet des événements survenus hier, et les élus de l'arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve ont refusé d'émettre des commentaires sur le sujet.

Avec la collaboration de Jeanne Corriveau