La vie extraordinaire d'une vieille dame très digne

Brenda Milner poursuit toujours ses recherches sur la mémoire à l’Institut neurologique de Montréal.
Photo: Jacques Grenier Brenda Milner poursuit toujours ses recherches sur la mémoire à l’Institut neurologique de Montréal.

Ses découvertes ont changé notre compréhension de la mémoire. Sa vie a des allures d'épopée et sa tendre enfance en Angleterre, celles d'un conte de fées. À 85 ans bien sonnés, Brenda Milner, l'une des plus grandes chercheuses qu'ait connues le Canada, se rend toujours à son travail, chaque matin, dans l'espoir d'en découvrir toujours un peu plus sur les mystères du cerveau humain.

À l'Institut neurologique de Montréal, où elle travaille sans relâche depuis 1950, Brenda Milner fait figure de monument vivant. Elle y fut recrutée en 1950 par le célébrissime Dr Wilder Penfield, pour l'épauler dans ses recherches sur les chirurgies destinées à traiter l'épilepsie. L'illustre médecin, qui ne comprenait pas pourquoi certains de ses patients, et pas d'autres, étaient frappés d'amnésie après l'intervention, avait confié à cette jeune neuro-psychologue le soin de les soumettre à des batteries de tests.

En 1954, Brenda Milner révolutionnera la connaissance sur la mémoire en découvrant que l'excision d'une partie de l'hippocampe du cerveau, situé dans les lobes temporaux, privait les patients de leur capacité à mémoriser des faits nouveaux. Ainsi, les patients privés d'hippocampe pouvaient se souvenir de leur nom, mais plus de ce qu'ils avaient fait 30 minutes plus tôt, de ce qu'ils avaient mangé, ou des personnes qu'ils avaient rencontrées.

«Ce fut la preuve préliminaire de l'existence de systèmes multiples de la mémoire dans le cerveau!», rappelle le professeur Milner, dont le teint clair et la silhouette gracile, cintrée dans un petit tailleur marine, ne trahissent pas ses 85 ans.

Ses premières découvertes, qui furent publiées en 1955, piquèrent la curiosité d'un chirurgien de Chicago, le Dr William Scoville, qui avait été troublé par la perte de mémoire observée chez certains de ses malades. Il invita le professeur Milner à venir examiner certains d'entre eux à Chicago. C'est ainsi qu'en 1954, elle fit la rencontre du fameux patient nommé H. M., affecté d'amnésie antérograde, qu'elle étudiera pendant plus de 30 ans.

En soumettant ce patient à des tests sensori-moteurs, Brenda Milner découvrira que, même sans hippocampe, les patients conservent la capacité d'apprendre certaines tâches motrices et améliorent leur dextérité, bien qu'ils n'aient, de fois en fois, aucun souvenir d'avoir déjà fait pareille tâche.

«H. M. lui-même n'était pas conscient de ce qu'il venait de faire. Il était clair que les habiletés motrices étaient un des pans de la mémoire impliqués dans l'apprentissage, dont le siège ne se trouvait pas dans le lobe temporal médian», explique le Dr Milner.

Une enfance fascinante

Cette fascination pour l'âme et la psychologie humaine, Brenda Milner la connaîtra dès son enfance. Née en 1918, à la toute fin de la Première Guerre mondiale, Brenda grandit en effet dans un univers stimulant, entourée et choyée par une mère cantatrice et par un père intellectuel et musicien, qui gagne sa vie comme critique de musique au Manchester Guardian.

Occupé seulement le soir, le papa de Brenda veille seul à l'éducation de sa fille pendant la journée, l'abreuvant tantôt de littérature, tantôt d'arithmétique et d'allemand. «À huit ans, j'étais plus éduquée que tous les enfants de mon âge. Mais, au grand désespoir de mes parents, je n'avais toutefois aucune aptitude pour la musique! Je bâillais pendant La Flûte enchantée», raconte-t-elle.

Elle se montre en effet plutôt fascinée par les mathématiques et les sciences. Mais à huit ans, le monde merveilleux de Brenda se brise, après la mort de son père, fauché par la tuberculose. Elle entre alors à l'école pour la première fois et, à 15 ans, choisit résolument d'orienter ses études vers les mathématiques. Grâce à une bourse, elle franchit, quelques années plus tard, la porte de la prestigieuse Université de Cambridge.

«Après un an à Cambridge, j'ai compris que je ne serais jamais une grande mathématicienne. J'ai alors pensé à la philosophie, mais on m'a convaincue que je ne pourrais jamais en vivre. On m'a alors parlé de la psychologie expérimentale, qui était une toute nouvelle discipline associée aux sciences morales», raconte Brenda Milner.

À peine est-elle diplômée de Cambridge, que l'Angleterre et l'Europe sont plongées dans la Deuxième Guerre mondiale. Brenda, comme plusieurs autres chercheurs, est alors recrutée par la Royal Air Force, qui l'intègre à un laboratoire de recherche situé dans le sud de l'Angleterre, chargé de développer des radars performants pour l'aviation.

«C'est à cette époque que j'ai rencontré mon ex-mari, Peter Milner, qui était ingénieur. Il dessinait des radars et, comme psychologue industrielle, je devais tester différentes méthodes d'affichage et voir lesquelles étaient les plus performantes pour les opérateurs», explique la scientifique.

Des années excitantes

Même si ce travail l'ennuie profondément, Brenda Milner se souvient de ces années de guerre comme des plus excitantes de sa vie. «Nous devions travailler en secret et, sans avertissement, nos quartiers généraux ont un jour été déplacés plus au nord. L'Angleterre craignait une invasion allemande et que des raids soient effectués dans les laboratoires pour repêcher des chercheurs», explique-t-elle.

À la fin de la guerre, survient toutefois un événement inespéré pour les deux chercheurs, avides de reprendre le collier. Peter Milner est invité par l'Université de Montréal à se joindre à un groupe de physiciens, pour lancer ce qui deviendra le premier programme de recherche atomique du Canada.

En 1944, les deux chercheurs décident de se marier avant de s'embarquer sur le transatlantique Queen Elizabeth, transformé pendant la guerre en navire de transport. Ils traverseront l'Atlantique dans l'obscurité la plus complète, un «black out» ayant été décrété sur tout l'Atlantique Nord. «Nous devions zigzaguer pour éviter les sous-marins. Sur notre bateau, il y avait aussi les "war brides" britanniques qui avaient épousé des soldats américains stationnés en Angleterre et qui partaient les rejoindre en Amérique», se souvient-elle.

Les deux tourtereaux, eux, rejoindront Montréal par train, où le directeur de l'Institut de psychologie de l'Université de Montréal décide d'embaucher Brenda. Toutefois, la jeune scientifique s'intéresse rapidement aux séminaires donnés à l'Université McGill par un éminent professeur de psychologie, Donald Hebb, qu'elle convaincra rapidement de la prendre sous son aile comme étudiante au post-doctorat.

C'est grâce à une promesse faite en 1949 par le professeur Hebb au Dr Wilder Penfield, d'envoyer un de ses étudiants étudier les patients épileptiques soumis à la chirurgie, que Brenda Milner fera son entrée à l'Institut neurologique de Montréal.

Une découverte qui fera date

Comme disent les Anglais, «the rest is history». Cinq ans plus tard, Brenda Milner publiera ses premières découvertes sur le rôle de l'hippocampe et du lobe temporal dans la mémoire à court terme. «Aujourd'hui, cela semble évident. Mais cela prendra plusieurs années avant que mes thèses soient reconnues et acceptées», rappelle-t-elle. Cette pionnière de la psychologie expérimentale a depuis reçu une quinzaine de doctorats honoris causa et a rejoint en 1997 les Norman Bethune et Frederick G. Banting, l'inventeur de l'insuline, au Temple de la renommée médicale canadienne.

Dans le milieu, plusieurs estiment que Brenda Milner est à la psychologie ce que Pasteur fut à la bactériologie. «Elle est nobélisable», affirmait récemment au Devoir David R. Coleman, le directeur général de l'Institut neurologique de Montréal.

Cette fascination pour la mémoire et la psychologie humaine a d'ailleurs taraudé Brenda Milner pendant toute sa longue carrière. Dans les années 60, elle braque ses recherches sur les lobes frontaux et notamment sur leur rôle dans le langage et la visualisation des objets dans l'espace. Ces tests permettront de minimiser les pertes de la mémoire et du langage chez les patients devant subir une intervention au cerveau.

Amoureuse des langues et inspirée par le contexte culturel québécois, cette trilingue — elle parle aussi l'italien! —, a également récemment étudié les zones du cerveau sollicitées dans l'apprentissage d'une langue seconde.

Cette vieille dame très digne, qui continue à bourlinguer de par le monde pour donner des conférences sur ses travaux, avoue ne pas du tout songer à prendre sa retraite. «Ma vie et mon travail sont inséparables. Ma vie est ici [à l'Institut], et tous mes amis y sont aussi», clame-t-elle.

Malgré une trajectoire de vie plutôt extraordinaire pour une femme née à une époque où le genre féminin était confiné au rôle de ménagère, Brenda Milner affirme n'avoir jamais souffert d'être une femme. Cette curieuse cartésienne n'a d'ailleurs jamais eu d'enfants et avoue en riant qu'elle n'aurait pas trop su quoi en faire. «Je n'ai jamais souffert d'être une femme, même si j'ai été seule pendant une bonne partie de ma carrière. Le Dr Penfield était très exigeant, mais il était comme cela avec les hommes aussi», tient à dire l'octogénaire.

Passionnée, cette drôle de petite dame n'a vraiment rien d'ordinaire. Les jolies choses sans âme, tout comme le calme de la campagne, l'ennuient profondément. Au retour d'un voyage au Costa Rica, elle a d'ailleurs remplacé dans son bureau un calendrier arborant de jolis papillons, dont on lui avait fait don, par un autre, rempli de toutes sortes d'espèces de grenouilles. «Les choses seulement jolies ne m'intéressent pas. J'aime les petites bêtes comme les souris et les grenouilles, car elles sont pleines de vivacité!», dit-elle en riant.