Le drame rwandais - Roméo Dallaire veut-il brouiller les pistes?

Participant à l'émission Le Point de Radio-Canada le 14 septembre 1994, soit une semaine après son retour du Rwanda, Roméo Dallaire a répondu à la question suivante posée par un Rwandais: «Est-ce que selon vous, il y a eu un génocide au Rwanda, c'est-à-dire l'exécution d'un plan pour éliminer l'ethnie tutsie du Rwanda?»

La réponse du général était on ne peut plus claire: «Moi je dirais qu'il y a eu génocide national, mais un génocide de philosophie politique, non pas purement ethnique. Beaucoup de Hutus comme beaucoup de Tutsis ont été tués... Je pense que le débordement qu'on a vu a été au-delà de pouvoir être conçu. Mais jamais, je pense, personne n'aurait pu planifier l'ampleur du débordement.»

De même, le 28 mars 1994, une semaine avant l'attentat du 6 avril contre les présidents Habyarimana et Ntaryamira du Rwanda et du Burundi qui a déclenché les massacres, le général Dallaire a exprimé exactement les mêmes doutes quant à l'existence d'un «master plan qui viserait une confrontation» lorsqu'il a briefé des ambassadeurs de pays concernés aux bureaux

de l'ONU, à New York (note de l'ambassadeur belge P. Noterdaeme au ministère des Affaires étrangères).

Aujourd'hui, près de 10 ans après, le même général signe un livre (J'ai serré la main du diable, Ed. Libre Expression) dans lequel il dit en conclusion: «la responsabilité du génocide rwandais incombe exclusivement aux Rwandais qui l'ont planifié, commandé, supervisé et finalement dirigé». Et il le répète dans presque toutes les 700 pages de son livre, soit par insinuations et allusions, soit par accusation directe.

Or il n'y rien dans son livre qui permette de conclure qu'il y a eu planification de génocide, comme il n'y a rien dans la preuve présentée depuis huit ans de procès au Tribunal pénal international sur le Rwanda à Arusha. Qui croire: le Dallaire qui répond spontanément au lendemain de son retour du Rwanda ou le Dallaire de l'histoire officielle présentée dans un livre écrit par une équipe, d'abord en anglais avant d'être traduit en catastrophe vers le français?

Des questions

En fait, le long récit signé par Roméo Dallaire ne fait malheureusement que reprendre les très nombreuses idées reçues au sujet de la tragédie rwandaise, tout en épaississant le brouillard sur plusieurs éléments critiques. Lorsque le général témoignera devant le Tribunal le 19 janvier, il serait intéressant de voir comment lui et son récit résisteront au contre-interrogatoire serré des avocats de la défense. Malheureusement, les médias ne s'intéressent qu'aux décisions, jamais aux procès.

Ce sera, en effet, la première fois qu'on l'interrogera vraiment et à la lumière de ce qu'il a signé dans un livre. Alors qu'on aurait espéré qu'au moins un journaliste du Québec, ou

du Canada, lui poserait quelques questions difficiles sur son rôle au Rwanda, tous ont manifesté une complaisance étonnante, lui permettant s'épancher librement sans jamais le contredire. Une tragédie d'une telle ampleur exige autre chose que la complaisance. Voici donc quelques questions auxquelles le général se doit de répondre.

Au Rwanda, contrairement à ce que l'on dit erronément, Roméo Dallaire n'était pas le chef de la mission de l'ONU, mais seulement le commandant de la composante militaire. Jacques-Roger Booh-Booh, représentant spécial du secrétaire général de l'ONU, était le chef de la mission. Alors que Roméo Dallaire, de son propre aveu, ne savait pas où se trouvait le Rwanda avant d'y aller en 1993 et ne connaissait rien en politique, M. Booh-Booh était un diplomate camerounais chevronné, ayant été ambassadeur de son pays notamment en URSS (15 ans) et en France (quatre ans) et ministre des Affaires étrangères.

Pourquoi Dallaire s'est-il permis d'enfreindre les règlements les plus élémentaires d'une mission de maintien de la paix — et de s'en vanter (p. 272 de son livre) — en communiquant directement, par-dessus la tête de son chef, avec son ami le général Maurice Baril à l'ONU ainsi qu'avec le chef des missions de maintien de la paix, Kofi Annan?

N'est-il pas venu à l'esprit du général canadien que M. Booh-Booh, même en étant Africain, pouvait comprendre mieux que lui les complexités de la politique rwandaise et des relations internationales en Afrique? Ne sait-il pas que la meilleure façon de miner une mission est de contourner le chef et surtout de le faire savoir à l'une des parties à la guerre?

N'est-ce pas aussi la meilleure façon de se faire manipuler, en l'occurrence par le l'armée du Front patriotique rwandais (FPR)? À voir ce comportement, il n'est pas surprenant que la France ait demandé officiellement au Canada de le destituer du poste de commandant militaire, et ce, même avant le début des massacres.

Pourquoi le général Dallaire a-t-il manifesté un parti pris flagrant en faveur de l'armée du FPR? Si des doutes persistaient à ce sujet, le livre de Dallaire les fait disparaître. Dallaire a accepté de coucher

au quartier général du FPR à plusieurs reprises.

Sa sympathie à l'égard des dirigeants de cette armée ressort clairement. En racontant son départ du Rwanda, Dallaire rappelle chaleureusement la soirée passée pendant la catastrophe avec Pasteur Bizimungu, dirigeant du FPR et futur président: «Après avoir évoqué nos discussions à Mulindi [quartier général du FPR], où nous causions entre amis, tard dans la nuit, nous avons terminé la rencontre de manière officielle, du personnel circulant un peu partout autour de nous.» Une mission de l'ONU a l'obligation suprême de rester neutre. De toute évidence, Dallaire n'était pas neutre.

De plus, il nous informe sans broncher qu'il fournissait des renseignements militaires sur l'armée rwandaise au chef militaire du FPR, Paul Kagame. Le texte qui suit, tiré de la version originale anglaise, est curieusement absent de la traduction française: «I also ensured that the existence of these officers was passed on to Kagame so that RPF would realize there were moderates they could potentially work with inside the present security forces» (p. 121 de Shake hands with the devil).

En dire plus sur l'attentat

De même, la façon dont Roméo Dallaire traite deux événements parmi les plus importants de la tragédie rwandaise laisse croire que son but est de brouiller les pistes, et non pas d'élucider les causes. Ce sont l'invasion du Rwanda en octobre 1990 et l'assassinat du président du Rwanda, Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994. Sans invasion, sans attentat, il n'y aurait pas eu de massacres en 1994.

La guerre au Rwanda a commencé par l'invasion du pays, le 1er octobre 1990, par des régiments entiers de l'armée ougandaise: 4000 troupes, des officiers supérieurs, un ancien ministre de la Défense, un chef des renseignements militaires de l'Ouganda, tous aguerris par des années de guerre en Ouganda. Au moment de l'invasion, le futur chef Paul Kagame, que Dallaire qualifie d'«homme extraordinaire», était en formation militaire à Fort Leavenworth, dans le Kansas, aux États-Unis.

Pourquoi le général Dallaire, militaire jusqu'au bout des ongles, occulte-t-il cette invasion ainsi que l'origine des envahisseurs? Voilà comment il les décrit: «Alors que nous cheminions dans ce paysage bleu-vert [vers Mulindi], mes pensées allèrent vers Paul Kagame, le chef militaire du FPR. J'étais curieux de rencontrer l'homme qui avait réussi à transformer une horde de guerilleros loqueteux en une force capable de donner à deux reprises du fil à retordre aux soldats français sur le terrain.» (p. 100).

Pire encore est son traitement de l'attentat du 6 avril. Comment peut-il, lui un militaire, continuer à qualifier d'«accident» ou d'«écrasement» l'attentat au missile sol-air contre l'avion qui transportait les présidents du Rwanda et du Burundi, attentat qui a déclenché le cataclysme? Surtout que le missile a été tiré d'un endroit dont Roméo Dallaire avait la responsabilité, la KWSA (Kigali Weapon Secure Area).

Pourquoi, dans un livre de 700 pages, cet attentat ne mérite-t-il pas plus que quelques paragraphes? Pourquoi ne donne-t-il pas sa version de cet attentat qui n'a toujours pas fait l'objet d'une enquête internationale? Pourquoi ne pèse-t-il pas les diverses hypothèses à ce sujet? Notons que l'enquête française menée par le juge Bruguières, qui devrait incriminer le FPR pour cet attentat, sera déposée en janvier.

Par ailleurs, Roméo Dallaire décrit ses pensées, pour le moins surprenantes, le 6 avril lorsqu'il participe à la réunion du Comité de crise établi à la suite de l'attentat: «La présence de Bagosora ébranlait le maigre espoir que j'entretenais: celui que ce coup d'État — si coup d'État il y avait — ait été planifié par des éléments modérés de l'armée et par la Gendarmerie.» Ce surprenant «espoir d'un coup d'État» par les éléments que Dallaire qualifie de «modérés» l'a-t-il aussi poussé à refuser les consignes du Comité de crise et à faire amener, par les troupes de l'ONU, la première ministre Madame Agathe Uwilingiiyimana à la radio rwandaise pour s'adresser à la nation?

Pensons-y! Le président du pays et le chef de l'état-major de l'armée sont tués. Roméo Dallaire, qui ne connaît rien en politique, passe outre au Comité de crise, décide qui devait prendre le pouvoir et parler à la nation, même si, selon un récent témoignage d'un témoin à charge, Mme Agathe Uwilingiiyimana ne voulait pas aller à la radio elle non plus.

Cette question en amène une autre plus grave. Est-ce que Roméo Dallaire agissait seul ou recevait-il des ordres de quelqu'un d'autre? Au nom de l'histoire et de la vérité, le général Dallaire doit répondre à cette question et à plusieurs autres.