L'entrevue - Les dérives de «l'économie du savoir»

Cette «économie du savoir» sur laquelle misent plusieurs grands pays développés, comme le Canada, risque de compromettre sérieusement le développement de la science, affirme Bryn Williams-Jones sur un ton alarmiste. Pour ce Canadien qui étudie actuellement la bioéthique à l'université de Cambridge, en Angleterre, les relations étroites qu'entretiennent aujourd'hui les universités avec l'industrie conduisent à un dramatique tarissement de la recherche fondamentale, qui est pourtant à l'origine des plus grandes découvertes de l'histoire. Cette situation qu'il décrie serait le résultat de la politique libérale de nos gouvernements, qui demandent aux universités de devenir les moteurs de l'économie.

«Compte tenu du fait que le gouvernement n'a plus les moyens suffisants pour financer adéquatement les universités, par l'entremise du Conseil de recherche et des doyens des universités, il encourage désormais les scientifiques à collaborer avec l'industrie et à financer une partie de leurs recherches à l'aide de fonds privés», explique ce jeune chercheur qui a poursuivi sa formation en philosophie et bioéthique aux universités McGill et de Colombie-Britannique. «Originellement, l'université était un lieu pour penser, pour expérimenter de nouvelles idées et sonder de nouvelles avenues encore inexplorées.

L'université entretenait bien sûr des relations avec l'industrie, mais celles-ci étaient plus distantes. Aujourd'hui, les liens entre les deux entités sont devenus presque incestueux dans certains domaines.»

Les chercheurs sont donc poussés par leur doyen à conclure des partenariats avec l'industrie et à protéger leurs moindres découvertes par des brevets. Ces pressions ont des répercussions sur l'orientation des recherches, favorisant celles susceptibles de donner des résultats concluants rapidement au détriment de celles qui seraient moins lucratives à court terme.

«On note déjà un désintéressement pour certains domaines de la science, notamment la science fondamentale, indique le bioéthicien. On néglige ainsi un pan de la recherche qui pourrait mener à des découvertes extrêmement importantes, voire déterminantes pour le développement de la science. Abandonner les voies qui n'aboutiront pas nécessairement à des découvertes en l'espace de cinq ans est dangereux pour la science et pour la société.»

Cette tendance a pris son essor dans les années 1980 aux États-Unis à la faveur d'un changement politique, qui a autorisé les chercheurs subventionnés par des fonds publics à poursuivre un volet plus appliqué de leurs travaux dans le privé, se souvient Williams-Jones. «Ce fut le départ de cette politique voulant que les universités pouvaient devenir un moteur économique. Cette tendance n'est pas complètement néfaste, sauf qu'il y a le danger que certains secteurs de recherche soient négligés.»

Dans leur ensemble, les chercheurs ne veulent pas que les universités soient soumises à cette contrainte économique, poursuit l'éthicien. La plupart ne sont pas désireux de se frotter au monde de l'argent et de l'industrie, ils n'ont pas l'idée, ni l'ambition de transformer les résultats de leurs recherches en produit commercial. Seule une minorité de chercheurs en biotechnologie possèdent le réflexe de breveter leurs découvertes, de fonder leur propre entreprise afin de commercialiser le fruit de leurs travaux, et de devenir chef d'entreprise. On estime que moins de 15 % des scientifiques universitaires possèdent les compétences requises pour diriger une compagnie.

Les qualités d'un chercheur scientifique sont assez différentes de celles d'un chef d'entreprise, remarque Bryn Williams-Jones. Le chercheur doit vulgariser sa science à un «capital-risqueur» (investisseur de capital de risque) afin de le convaincre d'investir dans ses découvertes alors que celui-ci désire un retour rapide, ne dépassant pas douze mois, sur ses placements. Or la mise au point d'un nouveau médicament par exemple, de la découverte d'une molécule à sa commercialisation auprès des patients, requiert entre 10 à 15 ans de recherche.

De plus, «compte tenu de la très grande volatilité du marché, les petites compagnies [spin-off] de biotechnologie qui voient le jour survivent à peine un ou deux ans, avec à la clé des conséquences éthiques désastreuses pour le développement de la science», ajoute le chercheur.

Obsession économique

Cette nouvelle philosophie de l'économie du savoir découle de la politique libérale qui a désormais droit de cité en nos contrées et selon laquelle si l'économie est prospère, tout ira mieux, souligne-t-il. «Or la poursuite des objectifs du marché entre en conflit avec les buts d'un bon système de santé et les bénéfices du public. Dans un obsédant souci d'éviter le gaspillage de fonds publics, on s'oblige à gérer les hôpitaux comme des compagnies. On embauche des directeurs dotés d'une mentalité d'hommes d'affaires qui ont pour objectif d'économiser et de gagner toujours plus d'argent, dit-il. Ce profil fonctionne très bien dans une entreprise. Par contre, une université, un hôpital, ou le régime d'assurance-santé d'une province ne peuvent être orientés vers un seul but économique. Ils doivent viser aussi le bénéfice de la population. Or celui-ci n'est plus l'objectif principal au Canada, voire en Amérique du Nord, où c'est désormais le but économique qui prime.»

Les grands objectifs de la société canadienne et québécoise vont pourtant au-delà de ces buts strictement économiques. Ils visent aussi de bons soins de santé et une bonne éducation à tous les membres de la population ainsi que plus de justice, poursuit le bioéthicien.

Bryn Williams-Jones souligne par ailleurs que le battage médiatique dont ont fait l'objet les biotechnologies au Canada n'était pas réaliste. «On nous a promis une révolution qui ne s'est toujours pas réalisée, dit-il. Le séquençage du génome humain devait nous permettre d'éliminer le cancer, de sauver un nombre incalculable de vies et en même temps de développer le secteur des biotechnologies qui était susceptible de devenir un moteur pour notre économie. Le Canada a investi dans ce secteur de recherche davantage par peur de manquer le train et de perdre une part de ce prometteur marché que parce qu'il fournirait des technologies médicales susceptibles d'améliorer la santé de la population. Mais la vision qui a été présentée à la population était bien sûr celle qui visait à améliorer la santé publique!»

Pour que nos universités retrouvent leur véritable mission de création du savoir et que la recherche fondamentale y soit à nouveau valorisée et encouragée, les choses doivent changer non pas uniquement dans ces institutions, mais à l'échelle de nos sociétés, prévient-il. «Il ne faut pas limiter nos vues aux seuls bénéfices économiques en oubliant les autres activités que l'on veut voir se développer dans notre société. Nous voulons de nos gouvernements qu'ils nous offrent aussi de bons soins de santé et services sociaux. Or ils favorisent en premier lieu l'économie selon le modèle américain qui prédit qu'en adoptant des mesures qui stimuleront l'économie, on éliminera du coup tous les autres problèmes. Ce n'est pas vrai. Aux États-Unis, les services de santé qui sont assurés par le privé ne fonctionnent pas bien, et ce système est l'un des plus coûteux du monde.

On doit repenser la vocation de nos universités. Celles-ci ont toujours excellé dans la production de la pensée intellectuelle, et à générer des connaissances dans de nouveaux domaines. Pour leur permettre de poursuivre cet objectif, les gouvernements doivent continuer à leur accorder un soutien financier suffisant.»