Nervosité extrême dans le ciel

La nervosité est à son comble dans les aéroports français, britanniques et mexicains. Partira, partira pas? Depuis une semaine, sept vols internationaux à destination des États-Unis n'ont pu prendre le départ parce que les autorités américaines jugeaient le risque d'une attaque terroriste trop élevé. Et si l'avion parvient finalement à décoller, il peut être forcé d'atterrir pour vérifier un bagage ou encore se voir escorté par des chasseurs F-16 dès qu'il traverse la frontière américaine, comme ce fut le cas de certains appareils d'Air France et de British Airways cette semaine. Hier encore, deux vols ont été annulés, alors qu'un autre a dû faire une escale imprévue à Terre-Neuve.

Les États-Unis, sous le coup d'une alerte orange depuis le 21 décembre, ont multiplié les doigts accusateurs en direction de la France, de la Grande-Bretagne et du Mexique ces derniers jours, perturbant des vols et clouant plusieurs avions au sol, sans jamais rien trouver de probant. Aucune arrestation n'a été effectuée.

Air France a particulièrement fait les frais de l'extrême vigilance américaine. La nervosité dans les airs a commencé à monter d'un cran les 24 et 25 décembre derniers, quand trois vols Paris-Los Angeles n'ont pu prendre le départ. Menace terroriste oblige. Hier, la police française a confirmé les informations parues dans le Wall Street Journal selon lesquelles six passagers considérés comme des terroristes présumés par le FBI s'étaient révélés n'être que des homonymes des suspects. Les autorités françaises ont interrogé les personnes concernées en présence de responsables de la sécurité américaine des transports.

Les vérifications auraient également fait apparaître des problèmes d'orthographe et de retranscription de noms. Ainsi, un passager censé être le chef d'un groupe terroriste basé en Tunisie s'est révélé être un enfant de cinq ans, a déclaré le directeur central de la Police aux frontières française, Pierre Dubue.

Un autre vol d'Air France, celui-là de New York à Paris, a été détourné vers Terre-Neuve tôt hier matin en raison d'«un bagage suspect» à bord, ont indiqué les autorités de l'aéroport de Saint John's. Après l'atterrissage du Boeing 777 de 268 passagers, des experts en explosifs ont localisé et fouillé le sac suspect sans rien trouver.

L'avion, en provenance de l'aéroport La Guardia, a pu reprendre sa route quatre heures plus tard. Air France a confirmé dans un communiqué qu'«une erreur de chargement d'un bagage, constatée peu après le départ du vol AF 023», était à l'origine du déroutement. «Cette erreur s'est produite à la suite d'un malentendu avec un passager à l'enregistrement, lequel, ayant un excédent de poids à payer, a annulé son départ», a ajouté l'entreprise.

Signe de grande tension, deux avions d'Air France avaient été escortés par des chasseurs F-16 américains mardi et mercredi jusqu'à leur atterrissage à Los Angeles, selon le Washington Post.

Cette intransigeance américaine envers les avions français aurait été provoquée par le départ d'un vol «que les autorités américaines ne souhaitaient pas particulièrement» en raison de menaces terroristes «quelques jours avant Noël», a affirmé hier le secrétaire d'État français aux Transports, Dominique Bussereau. «Nous avons pensé que toutes les mesures de sûreté avaient été prises, que les vérifications faites sur les passagers étaient de telle nature que ce vol avait toute raison de voler, a-t-il expliqué. Il est parti en retard [...] mais il est parti, même si les autorités américaines n'étaient pas tout à fait de cet avis.»

Le ministre français de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, a voulu calmer le jeu hier, alors qu'il était de passage à l'aéroport parisien Roissy-Charles de Gaulle pour constater le renforcement de la sécurité. Il a défendu le «principe de précaution» mis en avant par les États-Unis. «Nous [sommes du] même avis que les services américains, a-t-il déclaré. C'est une période de tension, c'est une période de risque, [...] on ne peut pas laisser passer quoi que ce soit.»

La coopération internationale entre les services de renseignement a aussi été renforcée et des hommes du Groupement d'intervention de la gendarmerie nationale française voyagent à bord de certains vols à risque, comme le demandait Washington. Dans ce contexte, «il n'est pas inenvisageable» non plus que des avions de ligne soient «suivis à distance par des avions militaires», comme cela a été le cas aux États-Unis, a estimé Dominique Bussereau.

Grande-Bretagne et Mexique

L'arrivée de la nouvelle année n'a pas fait tomber la tension dans le ciel. En Grande-Bretagne, British Airways (BA) a renoncé hier à laisser partir de l'aéroport de Heathrow le vol Londres-Washington pour des raisons de sécurité. Le même vol avait été annulé jeudi sur avis du gouvernement britannique.

Mercredi, un autre appareil de BA avait été immobilisé à l'aéroport international Dulles de la capitale américaine après son atterrissage sous escorte de deux chasseurs F-16. Des agents du FBI et du département américain de la Sécurité intérieure étaient montés à bord pour interroger les 247 passagers et les membres d'équipage, retenus pendant trois heures avant de pouvoir débarquer.

BA a également annulé hier son vol d'aujourd'hui entre Londres et Riyad, en Arabie Saoudite, pour des «raisons de sécurité». Mercredi, le même vol avait aussi été cloué au sol. Les autorités américaines ont aussi fait annuler deux vols d'Aeromexico entre Mexico et Los Angeles mercredi et jeudi. Des agents du département des Transports américain sont dans la capitale mexicaine depuis deux jours pour s'assurer d'un contrôle plus serré à l'embarquement.

Washington se défend de semer la peur

Les États-Unis n'imposent pas leur autorité indûment et ne sèment pas la peur dans les airs, a dit le gouvernement américain hier. «Nous ne prendrions pas de telles mesures en coordination avec un autre gouvernement si nous n'avions pas des informations spécifiques des services de renseignement», a affirmé Asa Hutchinson, sous-secrétaire au département américain de la Sécurité intérieure.

Mais pourquoi annuler un vol complet plutôt que de simplement arrêter les suspects? «Dans certains cas, il est nécessaire, compte tenu d'informations reçues, d'annuler un vol pour des raisons de sécurité», a-t-il répondu aux journalistes en insistant sur le fait que cela était «rare, car de nombreuses autres mesures sont déjà en place» pour assurer la sécurité du transport aérien.

Confiant «d'avoir pris la bonne décision», le responsable du ministère a expliqué que les terroristes pourraient chercher à se servir d'une personne inconnue des services de renseignement pour détourner un avion et tenter de répéter les attaques du 11 septembre 2001. «Il est possible que les terroristes cherchent à utiliser quelqu'un sans dossier ou lien historique avec eux et nous avons peut-être empêché une telle tentative», a déclaré Asa Hutchinson, soulignant «qu'il était très difficile de mesurer ce risque».

Asa Hutchinson a néanmoins affirmé que toutes ces mesures de sécurité, notamment le relèvement du niveau d'alerte nationale, avaient un effet «dissuasif» sur les groupes terroristes. Il a également indiqué que les compagnies aériennes se montraient «très coopératives» avec les autorités.

Avec la collaboration de l'Agence France-Presse et de l'Associated Press