Cinéma québécois: grande cuvée 2003

Alliance Atlantis Vivafilm - Roy Dupuis et Karine Vanasse dans Séraphin, de Charles Binamé, l’un des films québécois qui ont rempli les salles au cours de la dernière année.
Photo: Alliance Atlantis Vivafilm - Roy Dupuis et Karine Vanasse dans Séraphin, de Charles Binamé, l’un des films québécois qui ont rempli les salles au cours de la dernière année.

On l'a répété sur tous les tons: le cinéma québécois a connu en 2003 une année faste, réconciliant le public avec son septième art, mariant succès critique et recettes au guichet. Tandis que Les Invasions barbares d'Arcand moissonne les prix internationaux et se dirige d'un pas ferme vers des nominations aux Oscars, La Grande Séduction de Jean-François Pouliot, Gaz Bar Blues de Louis Bélanger, Mambo Italiano d'Émile Gaudreault, Séraphin de Charles Binamé, Sur le seuil d'Éric Tessier et plusieurs autres films contribuaient à attirer les Québécois au cinéma. La fréquentation des films maison au grand écran a atteint au Québec 20 % de l'auditoire des salles. Du jamais vu!

Même le documentaire québécois a su séduire, surtout À hauteur d'homme de Jean-Claude Labrecque, vrai phénomène politico-culturel qui a fait jaser dans les chaumières, explorant les dessous d'une campagne électorale controversée. L'année cinéma aura été placée aussi sous le signe de la diversité: productions historiques, comédies plus fines (La Grande Séduction) que les farces grasses du passé, portraits de groupe bien dessinés (Les Invasions barbares, Gaz Bar Blues), polar fantastique (Sur le seuil). Les thématiques ont misé sur l'audace, explorant la mort, l'homosexualité, le mensonge, l'avarice, sortant des recettes habituelles pour arpenter des avenues nouvelles.

Pour l'heure, nos films ont la cote, les exploitants de salles en redemandent. Certaines oeuvres trouvent à s'exporter. De grands festivals les ont accueillies et primées. C'est la lune de miel. Autant en profiter pendant que ça passe. Rien n'assure que les cuvées de demain seront aussi exceptionnelles.

Il va sans dire que cet engouement récent pour un cinéma national que notre public boudait depuis plusieurs années aura, à court terme du moins, un effet d'entraînement sur la fréquentation future de nos films. Souhaitons au passage que le goût du public québécois se soit raffiné en matière de septième art. Car ce désir populaire de diversité pourrait sauver notre cinéma du piège qui le guette: s'inféoder au succès de salles pour permettre à son industrie de prospérer de plus belle dans l'avenir. Les distributeurs n'avaient jamais fait de profits avec leurs films québécois avant 2003. La tentation est grande de miser désormais sur une quête de gros sous en cherchant les recettes pour y parvenir. Pourtant, cette quête de recettes s'est heurtée à un mur à travers l'échec des Dangereux de Louis Saïa, film qui croyait partir gagnant avec des vedettes de la télé à la distribution et le cinéaste des Boys à son gouvernail.

Ironie du sort, le cinéma s'est affiné à l'heure où le petit écran s'abaissait au plus bas voyeurisme en accrochant des millions de spectateurs devant les émissions de télé-réalité. En vases communicants: quand un art audiovisuel s'élève, l'autre pique du nez. À moins que la télé, obsédée par les cotes d'écoute, ne montre au cinéma la voie à ne pas suivre...

Plusieurs cinéastes vous diront n'avoir pas cherché à récolter le succès avec leurs oeuvres populaires, seulement à réaliser de bons films, dont le triomphe les a pris par surprise. Ils sont désormais nombreux à s'inquiéter devant la course frénétique aux recettes au guichet, fièvre qui s'est emparée de l'industrie comme une fièvre contagieuse et qui pourrait conduire notre septième art dans le trou après fréquentation des cimes. L'exemple de la télé fait réfléchir beaucoup de monde. À trop vouloir rallier le plus grand nombre, on abaisse facilement les critères de qualité.

À la mi-décembre, 25 cinéastes signaient une missive collective, inquiets devant les politiques de Téléfilm Canada qui poussent la roue de la performance à coups de primes au succès offertes aux producteurs et aux réalisateurs. Il semble que les rédacteurs de la lettre collective émanent surtout de la Coop Vidéo, et que les Denis Chouinard, Bernard Émond, Louis Bélanger, Catherine Martin, etc., soient à l'origine de ce cri du coeur. Quoi qu'il en soit, plusieurs l'ont signée, dont Robert Morin, Robert Lepage, Pierre Falardeau, Michel Brault, Léa Pool. D'autres noms se sont rajoutés après publication de la lettre: François Girard et Micheline Lanctôt. Charles Binamé se disait de son côté d'accord avec la presque totalité du libellé.

En gros, donc, les cinéastes trouvent que les politiques de Téléfilm Canada, en récompensant les producteurs et les distributeurs pour les oeuvres à succès, tuent à court terme le goût du risque et menacent la diversité culturelle. Un message est lancé aux joueurs de l'industrie: remplissez les salles à tout prix. Inquiétant message qui pourrait coûter cher aux films fragiles! Le Québec possède depuis cette année sa propre politique du cinéma amorcée par les péquistes, avec injection de 15 millions de dollars. Celle-ci mise davantage sur la diversité que celle du fédéral. Cela dit, il demeure difficile de financer un film avec les seuls fonds québécois, sans l'appui d'Ottawa.

Depuis trois ans, les politiques d'aide au long métrage de Téléfilm Canada poussent à la roue de la performance. Or les récents succès du cinéma québécois créent une disproportion dans les volets d'aide. Des enveloppes automatiques, primes au succès attribuées aux producteurs pour financer leurs prochains films, deviennent largement majoritaires. L'aide sélective, évaluant les projets au mérite, perd beaucoup de terrain. De plus, des monopoles se sont créés. Le Québec a désormais ses majors: Max Films, Cité-Amérique et Cinémaginaire du côté des producteurs, Alliance Atlantis Vivafilm et Christal Film dans le champ des distributeurs. Les joueurs moins bien assis commercialement parlant tombent au combat ou tirent le diable par la queue. Pareille concentration des intérêts artistiques et financiers en quelques mains seulement constitue aussi un danger pour la diversité culturelle.

Le fait que les cinéastes protestent en pareille année faste pour le septième art national nuit bien entendu à leur cause. Plusieurs voix de l'industrie balaient les arguments des rebelles en évoquant la bonne santé du cinéma québécois, garante apparemment de lendemains qui chantent. D'ailleurs, Téléfilm Canada a répondu aux cinéastes en colère par une lettre tiède qui ne leur promettait pas grand-chose.

Patrick Roy, d'Alliance Atlantis Vivafilm, major de la distribution québécoise, trouve les préoccupations des réalisateurs trop alarmistes: «On a fait un pas de géant cette année en matière d'ouverture à toutes sortes de voies nouvelles dans notre cinéma, dit-il, et on veut aller plus loin dans cette voie-là. Les goûts des Québécois ont changé. Ils veulent être étonnés au cinéma. La qualité a augmenté et nous désirons garder une sélection de variété.»

En tout cas, 2004 s'annonce comme une année assez éclectique aussi, avec des films comme Dans l'oeil du chat de Rudy Barichello, Vendus d'Éric Tessier, Monica la Mitraille de Pierre Houle, Mémoire affective de Francis Leclerc, Camping sauvage de Guy A. Lepage et Sylvain Roy, sans compter la grosse production historique Nouvelle-France de Jean Beaudin.

Il est certain que le millésime 2003 a galvanisé les troupes et donné à beaucoup de monde l'envie de faire du cinéma québécois, comme d'en regarder. Il est possible aussi que nos producteurs et distributeurs continuent à prendre certains risques. Mais c'est faire peser sur leurs épaules bien des responsabilités. Téléfilm prime tant le succès que la tentation va devenir de plus en plus grande pour les joueurs de l'industrie de laisser tomber les projets jugés trop audacieux ou trop marginaux pour faire recette. En tout cas, telle est la crainte affichée par ce bataillon de cinéastes québécois qui voient la course au succès partir en peur. Faire la sourde oreille à leurs protestations serait certainement une erreur parce que ce sont eux qui regardent en avant et flairent le vent par-delà les grisants succès du jour.