Les éternels damnés de la terre

Coupé au nez, un «travailleur esclave» brésilien peinait dans la forêt amazonienne par une journée du mois de septembre dernier. Des brigades spéciales ont officiellement libéré des milliers de ces forçats.
Photo: Agence Reuters Coupé au nez, un «travailleur esclave» brésilien peinait dans la forêt amazonienne par une journée du mois de septembre dernier. Des brigades spéciales ont officiellement libéré des milliers de ces forçats.

L'ONU profite de la célébration du bicentenaire d'Haïti, république fondée par d'anciens esclaves, pour faire de 2004 l'Année pour l'abolition de l'esclavage. Ce crime contre l'humanité semble aussi vieux que l'humanité elle-même. Entre le VIIe et le XIXe siècle, les négriers musulmans ou européens ont déporté au moins 24 millions d'Africains. Il y aurait maintenant environ 60 millions de jeunes esclaves modernes en Inde seulement...

Haïti, négresse des nations... Les malheureux Arawaks ou Taïnos qui peuplaient la perle des Antilles découverte par Christophe Colomb furent rapidement anéantis. L'île orpheline servit ensuite de refuge aux boucaniers jusqu'à ce que la France prenne possession de sa partie occidentale pour y développer une féroce exploitation esclavagiste. Des centaines de milliers d'Africains y furent déportés, vivotant et mourant dans des conditions épouvantables, les exploitants préférant épuiser puis remplacer leur bétail humain.

En 1789, Haïti comptait quatre fois plus de Noirs que de Blancs. La révolte éclata deux ans plus tard, sous le commandement d'un Spartacus moderne, le fabuleux Toussaint Louverture. Les Français envoyèrent des troupes rétablir l'exploitation, en vain. L'indépendance d'Haïti fut solennellement déclarée il y a très exactement deux siècles cette semaine, le 1er janvier 1804, par l'empereur Dessalines, premier d'une longue lignée de très méchants dirigeants nationaux qui ont continué à maltraiter cette terre de misère.

L'ONU profite du bicentenaire de cette proclamation de la première république noire de l'hémisphère occidental pour faire de 2004 l'Année pour l'abolition de l'esclavage. Seulement, l'idée n'est pas que de commémorer la grande avanie qui a marqué toute l'histoire humaine: il s'agit aussi de rappeler que l'esclavage dure et perdure.

Le mot change, pas la chose. La Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 a répété le voeu pieux des abolitionnistes. Dans les faits, des centaines de millions de personnes demeurent exploitées dans des conditions qui s'apparentent à l'esclavage. En chiffre absolu, la Terre des hommes compterait maintenant plus d'esclaves qu'à n'importe quelle époque.

Les marchés plus ou moins clandestins existent encore au Soudan et en Mauritanie. Au Brésil, en 2003, des milliers de «travailleurs esclaves» ont été officiellement libérés par des brigades spéciales. Des centaines de milliers de lumpenprolétaires haïtiens s'activent dans les plantations de canne à sucre de la République dominicaine. La «traite des Blanches» a repris entre l'Europe de l'Est et les grandes villes de l'Ouest où les jeunes femmes sont contraintes de se prostituer. L'Asie compte des armées d'esclaves sexuels.

Les statistiques de cet empire des morts-vivants jettent la honte et l'effroi. La servitude pour dette touche au moins 20 millions d'adultes dans le monde, selon Anti-Slavery International, un organisme britannique fondé il y a deux siècles, maintenant plus actif que jamais. D'après le Bureau international du travail, de 250 à 300 millions d'enfants âgés de cinq à quatorze ans sont forcés de travailler, très souvent dans des conditions pitoyables. La moitié d'entre eux occupent un emploi à temps plein. Il y aurait 60 millions de jeunes esclaves modernes en Inde seulement. Un enfant sur trois travaillerait en Afrique, un sur quatre en Asie, un sur cinq en Amérique du Sud.

Plus ça change...

Ce crime semble aussi vieux que l'humanité. «Ses origines remontent aux plus vieilles civilisations; aucune aire géographique n'y échappe», résume l'éditorial de la dernière livraison de L'Histoire (histoire.presse.fr), qui propose un numéro spécial intitulé «La vérité sur l'esclavage».

Le professeur Raymond Descat, de l'université Bordeaux III, y propose notamment une réévaluation de la population servile en Grèce antique. Ses recherches établissent qu'au IVe siècle, Athènes comptait près de 250 000 esclaves, soit un habitant de la cité sur deux. Cette main-d'oeuvre servile, composée surtout d'hommes adultes, était originaire du Proche-Orient et des pays bordant la mer Noire, rarement d'Afrique.

«Importante proportion d'esclaves dans la société, domination des hommes, renouvellement de la population essentiellement par le recours au marché: tels sont les traits caractéristiques de l'esclavage à Athènes à l'âge classique, écrit le professeur. Qui la distinguent d'autres sociétés. Dans l'Afrique noire ancienne par exemple, l'esclavage était surtout féminin. La forme de l'esclavage dans les États sudistes des États-Unis était elle aussi très différente [puisque] la population servile y a été peu renouvelée par le marché. Sur l'ensemble des esclaves africains conduits aux Amériques, seuls 5 % environ ont été envoyés aux États-Unis, soit 650 000. En revanche, les esclaves y ont fondé des familles.»

L'Histoire parle aussi du tabou de la traite arabe. Entre le VIIe et le XIXe siècle, le commerce oublié et occulté des négriers musulmans a entraîné la déportation d'environ 17 millions d'Africains. Au total, le continent noir a perdu au moins 24 millions de personnes dans ce qui doit être considéré comme le plus grand trafic d'humains de l'histoire. Les démographes ont estimé que, sans cette ponction, l'Afrique compterait maintenant deux fois plus d'habitants.

Les victimes, rappelle un mot célèbre de l'écrivain Élie Wiesel, sont souvent assassinées une seconde fois par l'oubli. Le projet des Archives de la Route des esclaves du programme Mémoires du monde de l'UNESCO (unesco.org) lutte contre l'amnésie mondiale en racontant le vaste mouvement, décrit comme «une des premières manifestations de la mondialisation», commencée immédiatement après la découverte du Nouveau Monde. Lancé en 1994, ce vaste projet d'archivage à l'échelle mondiale arrive à maturité avec le lancement de l'Année pour l'abolition de l'esclavage.

Les nouvelles technologies de l'information, Internet et la numérisation permettent de lier virtuellement les documents de cette épopée tragique. La Route raccorde deux douzaines de pays d'Afrique (Angola, Bénin, Cameroun, Guinée, Sénégal, etc.), toutes les Caraïbes, le Brésil, les États-Unis, mais aussi les grandes nations esclavagistes d'Europe (France, Angleterre, Pays-Bas, Espagne, Italie, Portugal... ). Les ramification s'étendent jusqu'en Asie.

Une carte du projet montre que le XVIIIe siècle, celui des Lumières, a marqué l'apogée du commerce triangulaire, avec pas moins de sept millions de victimes transférées vers le Nouveau Continent, parfois jusqu'à Montréal ou dans les Townships. L'Europe des droits de l'homme et l'Amérique des libertés ont mis bien du temps à passer de la parole au geste. L'Angleterre interdit l'infamie en 1807 sur les îles britanniques et en 1833 dans ses colonies. Il faudra une longue guerre civile et des centaines de milliers de morts pour que les États-Unis évitent la sécession et interdisent l'asservissement, en 1865.

Paris y arriva avec la révolution de 1848. La première République française avait bien aboli l'esclavage dès 1794, mais l'empereur Napoléon l'avait rétabli pour des raisons économiques. Quelque temps avant sa mort (en 1803), du fort de Joux ou son geôlier l'avait fait emprisonner, Toussaint Louverture, conscient de ce qu'il avait accompli, envoya d'ailleurs une lettre à Bonaparte qui commençait par ces mots: «Le Premier des Noirs au Premier des Blancs»...