Guindonville ou le gâchis oublié

Les ex-résidants de Guindonville, dans la municipalité de Val-David, se demandent bien à quoi aura servi leur expulsion l'été dernier. Six mois après le passage des bulldozers qui ont détruit leurs maisonnettes, le projet de parc régional est enlisé dans un imbroglio politico-juridique. Le stationnement et le chalet d'accueil du futur parc régional n'ont toujours pas vu le jour et la municipalité est maintenant engagée dans une partie de bras de fer avec un promoteur immobilier.

Jean-Pierre Charce, ex-locataire de Guindonville, comprend mal comment la municipalité de Val-David a pu mettre tant d'ardeur à déloger la dizaine de résidants sans même prendre la peine de s'assurer qu'elle pourrait réaliser son projet de parc. «Pendant que la Ville s'acharnait sur Guindonville, un promoteur raflait 80 % de la superficie du parc. C'est passé sous le nez des politiciens», déplore-t-il.

Le 6 juillet dernier, la Sûreté du Québec (SQ) avait procédé à l'évacuation des résidants des sept maisonnettes à loyer modique érigées sur un terrain baptisé «Guindonville», du nom de son propriétaire, Yvon Guindon. Comme certains résidants avaient décidé de défendre âprement leur expulsion, les caméras de télévision avaient pu immortaliser une Guindonvilloise enchaînée à un baril de béton de 360 kilos sur le toit de sa maison, pendant qu'une autre avait trouvé refuge au sommet d'un grand sapin.

Les résidants ont eu beau s'adresser à la cour supérieure afin de remettre au mois d'octobre leur expulsion, ils n'ont eu droit à aucun sursis. «La dernière fois qu'on s'est retrouvé devant le tribunal, on nous a fait valoir qu'il s'agissait d'une urgence, que la municipalité ne pouvait pas attendre et que les travaux allaient coûter plus cher si on restait jusqu'au mois d'octobre», relate M. Charce. Aujourd'hui, le sentiment d'urgence s'est évanoui et les travaux sur le site sont au point mort. M. Charce a la désagréable impression que les dix locataires de Guindonville ont été sacrifiés pour rien.

Un promoteur brouille les cartes

La municipalité de Val-David avait jeté son dévolu sur Guindonville car elle désirait y aménager un stationnement et un chalet d'accueil pour le parc régional de près de 2000 acres, projeté de concert avec sa voisine, Val-Morin. La mainmise sur ce terrain ne constituait que le premier jalon d'une série d'acquisitions que les deux municipalités comptaient faire afin de créer un parc public réservé aux activités de plein air. L'aventure a pris une tournure inattendue avec l'entrée en scène d'un promoteur immobilier, Sylvain Cousineau, qui a battu de vitesse les deux municipalités en se portant acquéreur, en mai dernier, de 700 acres de terrain, situés au coeur du futur parc régional, avec l'intention d'y construire des maisons de luxe.

Décidée à mettre la main sur ces terrains malgré ce pépin inattendu, Val-David a entrepris des procédures d'expropriation, comme elle l'avait fait avec M. Guindon. La réponse du promoteur, qui n'a pas l'intention de céder ses terrains pour une bouchée de pain, ne s'est pas fait attendre: pendant le congé des Fêtes, il a pris soin de dresser des barricades afin d'interdire aux amateurs de plein air l'accès à des centaines de kilomètres de pistes de ski qui sillonnent ses terrains.

Les deux parties ne se parlent plus que par lettres d'avocats, mais Jean-Pierre Charce n'arrive pas à compatir avec la municipalité: «La Ville de Val-David n'a eu que ce qu'elle méritait. Elle n'a pas voulu faire ni de compromis ni de concessions ou voir à long terme.»

Le nouveau maire de Val-David et ancien conseiller municipal, Dominic Asselin, reconnaît que l'épisode de Guindonville a donné lieu à un certain dérapage, «mais si on n'avait pas fait cette expropriation, c'est Sylvain Cousineau qui aurait acheté le terrain», dit-il. Et si la construction du stationnement et du chalet d'accueil se fait toujours attendre, c'est que le maire, élu en novembre dernier, a décidé de confier cette tâche à la Société du parc Dufresne chargée de gérer le futur parc. «À notre arrivée au pouvoir, on a annulé le mandat donné à l'architecte pour l'aménagement du stationnement et du chalet. On s'est dit: "on finance les terrains et on va en avoir plein les bras juste avec ça".»

Le projet de parc régional était d'ailleurs au coeur de la campagne électorale au terme de laquelle l'équipe de Dominic Asselin a été portée au pouvoir. Les contribuables de Val-David ont par la même occasion donné leur appui à un règlement d'emprunt de 500 000 $ pour l'achat des terrains de M. Cousineau. Les résidants de Val-Morin ont fait de même en donnant le feu vert à un règlement d'emprunt de 400 000 $ pour le même projet.

Mais l'affaire est loin d'être réglée car le promoteur, qui refuse de dévoiler la somme qu'il a versée pour ses 700 acres, estime que la valeur des lots qu'il a achetés a grimpé en quelques mois et que les 900 000 $ prévus par les deux municipalités seront bien insuffisants. Avec son projet immobilier, comptant 150 résidences de luxe, et le centre de plein air qu'il souhaite y aménager, ses terres valent désormais 12,5 millions, affirme-t-il, et elles pourraient engendrer des revenus allant jusqu'à 33 millions.

Le maire Asselin dit ne pas être impressionné par la gymnastique mathématique effectuée par le promoteur. Selon lui, l'attitude de M. Cousineau est symptomatique d'un nouveau phénomène qui a fait son apparition dans la région, celui de la spéculation. «Les spéculateurs sont rendus chez nous. Il y a eu Saint-Sauveur, il y a eu Tremblant et, maintenant, plusieurs s'enlignent sur Val-David. Ce ne sont pas des gens qui achètent des terrains pour se bâtir une maison, ce sont des spéculateurs qui achètent carrément des montagnes», explique le maire.

Sylvain Cousineau affirme être de bonne foi dans toute cette affaire. Il se dit d'ailleurs prêt à conclure un partenariat avec les deux municipalités concernées afin de faire cohabiter son projet de résidences avec un centre de plein air. «Tous les ingrédients sont sur la table pour qu'on puisse avoir une négociation franche. Mais le problème, c'est que les deux villes n'accepteront jamais qu'il y ait des maisons là-dedans», croit-il.

Tant le maire Asselin que le promoteur prévoient que cette guerre de chiffres prendra réellement fin lorsqu'un juge se prononcera sur l'ordre d'expropriation réclamé par la Ville de Val-David. Cette saga est susceptible de se conclure au terme de 18 mois de procédures et, d'ici là, les skieurs devront vraisemblablement faire leur deuil des pistes de ski de fond qui traversent les terrains de M. Cousineau.
2 commentaires
  • Roland Lapointe - Inscrit 3 janvier 2004 13 h 14

    Le bien commun et le bien particulier...

    Des spéculateurs prêts à "faire la piastre" aux dépens de tout le monde, il y en aura toujours! Continuellement aux aguets, ils flairent les moindres et les meilleures occasions de s'enrichir personnellement et rapidement. Les opposants, villes ou organismes publics, n'ont qu'à s'écraser. Une fois qu'ils ont mis la main sur un lot d'or, qu'on vienne donc essayer de le leur enlever.

    Peu importent les raisons qu'on pourra leur servir pour les inviter à la compréhension: ils n'entendent plus rien!

    Leurs biens leur colle au cerveau à un point tel que même la mort ne saurait les en délivrer. Ils ont la certitude qu'ils en seront les maîtres pour l'éternité.

    De telles têtes peuvent-elles seulement savoir ce que peut signifier le bien commun, dans une communauté? C'est parfois à désespérer de l'homo sapiens!

    Roland Lapointe

  • sylvain cousineau - Inscrit 18 janvier 2004 20 h 10

    Manque de vision et de planification

    encore une fois les élus de Val-David et Val-Morin se retrouve avec une patate chaude dans les mains,ils auraient dus avant le reférendum faire une évaluation professionel de la valeur des terrains pour donner à la population le montant réel du coût d'expropriation selon la valeur marchande et l'espoir de profits, il ne faut leurrer personne, car le montant fixer pour l'indemnité en cas d'expropriation est basé sur ses réalité et non pas le prix de l'évaluation municipale comme le dise si bien nos élus,maintenant la réalité vas frapper de plein fouet,oui les residents de GUINDONVILLE se sont fait expropriés pour rien ,à preuve aucun chalet d'acceuil n'est construit(PRIX ESTIMÉ 214,000$ prix des souissions 280,000$ et ce sans les frais pour la construction du stationnement,il ne faut pas oubliés,que ce qui donne tant de valeur aux terrains c'est le fait que ces terrains sont maintenant désenclavés naturellement par l'acquisition d'autres terrains et ce n'est pas fini...
    la guerre ne fait que commencer...