Ces bandits en cravate

Les marchés financiers internationaux sont secoués par un nouveau scandale qui nous vient cette fois-ci de la vieille Europe. Le géant de l'agroalimentaire Parmalat, qui possède plusieurs usines de transformation du lait ici, vacille au bord de la faillite. Plus de dix milliards de dollars de trous et de falsifications comptables. Le manège durait depuis des années et le fondateur de l'entreprise a reconnu qu'il se servait dans la caisse à coup de centaines de millions de dollars, un peu comme l'ont fait ces grands criminels de l'histoire contemporaine que sont Mobutu et Saddam Hussein.

Les responsables de ce détournement gigantesque feront sûrement quelques années de prison, comme c'est le cas pour une poignée de dirigeants d'Enron ou encore quelques comptables ou courtiers.

Depuis le scandale d'Enron, les autorités américaines et, dans une moindre mesure, le Canada ont resserré la vis et établi de nouvelles règles pour mieux encadrer les marchés financiers et la gestion des entreprises. Mais qu'on ne s'y trompe pas, les délits d'initiés, les manipulations de stocks, les opérations incestueuses sont encore monnaie courante. Mieux encore, les gens qui y sont impliqués et qui parfois doivent payer des avances juteuses ne sont pas considérés comme des criminels et peuvent profiter allègrement de la vie. Ces crimes économiques, quand ils sont de l'ampleur de ceux d'Enron ou de Parmalat, font certes les manchettes, mais, pour le reste, ils trouvent parfois une petite place dans les potins boursiers. La société dans son ensemble, les gouvernements et les médias en particulier semblent considérer cette forme de criminalité comme une dérive malheureuse mais normale de notre système économique. Ainsi, le président de la Banque CIBC, lourdement impliquée dans le scandale Enron, est toujours considéré comme un homme honorable. Lorsque l'institution financière devra, pour payer quelques centaines de millions de dollars d'amende, amputer le dividende annuel de quelques cents, ce vol légal ne fera pas scandale.

À titre de comparaison, rappelons-nous le scandale provoqué par la gestion catastrophique au ministère des Ressources humaines il y a quelques années, ou celui encore des commandites, qui a entraîné le départ du ministre Gagliano vers une prison royale à Copenhague. Les responsables ont été traînés dans la boue par les éditorialistes, certains ont vu leur carrière politique mise en danger, on les a comparés à des fraudeurs. On réclamait à juste titre des sanctions exemplaires et des réformes radicales. Par ailleurs, la société trouve parfaitement normal de condamner à cinq ans de prison ferme une bande de mafieux spécialisée dans la fraude des guichets automatiques ou des cartes de crédit et à dix ans un jeune drogué qui se fait trois dépanneurs à la pointe d'un couteau. Nous poussons des soupirs, des oh! et des ah! quand nous apprenons que le chiffre d'affaires annuel des Hells Angels était de 120 millions de dollars. Voilà ce que sont pour nous de véritables gens corrompus et de véritables criminels.

En fait, nous fonctionnons comme s'il existait deux sortes de crime. Le crime qui fait directement des victimes, qui tue et qui laisse du sang sur le trottoir, qui détrousse une grand-mère, et l'autre crime, celui qui se commet sur papier, par transferts entre comptes bancaires, par attribution de primes injustifiées, par manipulations boursières. Dans le deuxième cas, les crimes ne sont finalement que des dérives ou des exagérations, punissables, certes, mais qui ne relèvent pas de la criminalité réelle. On ne voit pas de cadavres ni de malfrats menottés. On nous montre de luxueux sièges sociaux et des présidents de musée ou des philanthropes. Ce sont des crimes sans victimes commis par des gens dépourvus d'intention criminelle. Comme si l'appât du gain ne pouvait pas parfois devenir criminel au même titre que le hold-up.

Or, ces gens font autant sinon plus de victimes que les Hells, les fraudeurs à la petite semaine ou les politiciens corrompus. Dans la foulée du scandale Enron, des milliers d'employés de l'entreprise ont perdu leur régime de retraite, leur maison. On a recensé des dizaines de suicides et des centaines de divorces, des milliers de faillites. Et que dire des dizaines de milliers de petits porteurs d'action qui ont vu leurs économies d'une vie disparaître sur un disque dur? Combien de milliers de familles devront vivre dans la pauvreté parce qu'un peu partout dans le monde des usines de Parmalat devront fermer?

Ou encore, comment qualifier le comportement des quinze plus grandes compagnies pharmaceutiques au monde qui, durant cinq ans, en utilisant les tribunaux, ont empêché l'Afrique du Sud d'importer des médicaments génériques contre le sida dans le but tout à fait légal de conserver leur part de marché et d'augmenter leur capitalisation boursière? Durant cette période, 500 000 personnes moururent du sida dans ce pays.

Nous justifions notre sévérité à l'égard des politiciens et des bureaucrates en invoquant le fait qu'ils sont garants de la bonne administration des fonds publics. Mais cet argent qu'on manipule, qu'on cache, qu'on s'échange par dizaines de milliards dans les bureaux feutrés de la haute finance, n'est-ce pas aussi l'argent du public? Et un voleur n'est-il pas au bout du compte tout simplement un criminel même s'il arbore une cravate Armani?