Pétrole et austérité, même travail de sape sociale

Ce sont souvent les mêmes acteurs qui font la promotion des politiques d’austérité et de l'extraction des ressources minérales.
Photo: Illustration Tiffet Ce sont souvent les mêmes acteurs qui font la promotion des politiques d’austérité et de l'extraction des ressources minérales.

Plusieurs ont remarqué le développement simultané de politiques d’austérité et de mesures d’encouragement à l’exploitation des ressources naturelles, dont le pétrole. Conséquemment, on a pu observer des groupes militants dénoncer simultanément ces deux orientations du gouvernement actuel. Le mouvement étudiant s’est fait sévèrement critiquer pour cette double prise de position à la fois contre le pétrole et l’austérité, certains prétendant qu’elle résultait d’une pensée confuse et manquant de rigueur. Or nous sommes d’avis, bien au contraire, qu’elle résulte d’une analyse tout à fait perspicace et lucide de la situation actuelle. En effet, les politiques d’austérité et d’encouragement à l’exploitation des ressources naturelles participent d’une même vision et partagent des objectifs communs. Pour cette raison, les soumettre à une critique simultanée est non seulement légitime, mais nécessaire.

Un premier signe qu’il y a un lien entre politiques d’austérité et extraction des ressources minérales est que ce sont souvent les mêmes acteurs qui en font la promotion, aussi bien parmi les politiciens que dans d’autres milieux. Un autre indice est que les raisons invoquées sont dans les deux cas les mêmes : la nécessité d’améliorer l’état des finances publiques et de relancer l’économie. Et dans les deux cas, il s’agirait d’une nécessité urgente : nous n’avons d’autre choix que de couper rapidement dans les services à la population, et nous ne pouvons nous passer des revenus du pétrole et des mines. Comment ne pas avoir au moins l’intuition qu’il y a un lien entre l’empressement excité à exploiter les ressources non renouvelables et l’austérité, alors que les discours faisant la promotion de l’un et l’autre sont tenus par les mêmes acteurs, dans la bouche desquels ils se mélangent allègrement, tant ils sont semblables ?

En quoi, donc, promotion des industries extractives et austérité budgétaire participent-elles d’un même programme politique ? Remarquons d’abord que les acteurs identifiés ci-dessus, qui mettent tout leur poids politiqueet médiatique pour promouvoir à la fois la réduction des services publics et l’exploitation pétrolière, s’opposent de façon générale à toute mesure gouvernementale qui aurait pour effet de réduire les inégalités par la redistribution des richesses. Cela invite à explorer l’hypothèse que l’industrie extractive favorise la concentration du pouvoir économique.

D’autre part, remarquons qu’une société dont l’économie repose sur l’exploitation des ressources naturelles plutôt que l’innovation, le savoir ou la culture, a peu besoin d’investir dans son capital humain. Il y a déjà là une compatibilité fondamentale entre une économie axée sur les matières premières et les politiques d’austérité puisque le coût humain des coupes dans l’éducation, les services sociaux ou la santé a peu d’impact sur la capacité à exploiter les ressources naturelles. À ce sujet, comme bien des observateurs l’ont déjà remarqué, un pays dont la richesse vient du pétrole a peu besoin de son peuple. Il y a un impact souvent négatif sur la démocratie et la transparence politique lorsque l’économie d’un pays repose sur les ressources naturelles, et peu de motivation économique pour les classes dirigeantes d’investir dans le capital humain.

Concentration des richesses

Comment une économie dépendante de l’extraction des matières premières encourage-t-elle la concentration des richesses ? Voici une ébauche d’hypothèse. Pour extraire les ressources du sous-sol, il faut des travaux d’infrastructure souvent gigantesques et des capitaux importants. Les richesses du sous-sol ne sont donc accessibles qu’à ces acteurs concentrant déjà une part importante du pouvoir économique entre leurs mains, à cause de la taille des capitaux nécessaires pour les exploiter. Elles restent, par le fait même, hors de portée d’initiatives émanant de collectivités régionales ou de regroupements citoyens. Ensuite, le fait que des infrastructures à grande échelle doivent être construites constitue une occasion intéressante pour le gouvernement de justifier le transfert de sommes colossales d’argent public (de nos impôts) vers des intérêts privés avec lesquels nos politiciens ont une relation proche. Je ne m’attarderai pas ici à détailler la nature des nombreux liens qui unissent la classe politique avec les grandes entreprises et la haute finance, cela a amplement été fait ailleurs. Le phénomène des portes tournantes entre la politique et l’industrie a été illustré par de nombreux cas récents. Le Plan Nord constitue d’ailleurs un exemple patent de l’utilisation d’argent public pour construire des infrastructures qui serviront à l’exploitation des ressources non renouvelables par des intérêts privés.

Imposer un choix

L’exploitation des ressources minérales et des hydrocarbures profitant à une minorité d’acteurs contrôlant la majorité de la richesse, ceux-ci ont tout avantage à s’assurer que la société et les collectivités sont dépendantes de ces activités économiques, pour n’avoir d’autre choix que de les accepter. Or l’austérité est un outil pour ce faire. En effet, lorsqu’on cesse de développer le capital humain d’une société, elle devient dépendante d’activités économiques pour lesquelles celui-ci n’est pas nécessaire. On inhibe, de cette façon, la diversification de l’économie, l’innovation et la créativité qui diminueraient l’importance relative du secteur des ressources naturelles. On réussit ainsi à imposer un choix dans l’opinion publique : accepter l’exploitation minière et pétrolière, avec ses impacts néfastes sur la santé, l’environnement et le tissu social, ou accepter l’appauvrissement. Des collectivités qui autrement refuseraient la dévastation de leur milieu de vie se voient obligées de l’accepter pour continuer à exister. L’austérité constitue donc, dans les faits, un outil pour faire accepter une organisation néocoloniale du territoire et de la société.

En résumé, on peut dire que l’austérité budgétaire est un outil pour faire accepter un modèle de société extractiviste, c’est-à-dire où la création de richesse provient de l’extraction des ressources naturelles non renouvelables. Dans cette perspective, le développement en parallèle du discours extractiviste et des politiques d’austérité budgétaire ne relèvent pas du hasard, mais participent à un même projet qu’il est important de mettre en évidence et de critiquer. Et, si l’on veut réussir à dépasser ce modèle économique et sociétal sans avenir, il est important de faire connaître les autres possibilités qui s’offrent à nous.

13 commentaires
  • André Chevalier - Abonné 20 mai 2015 05 h 05

    Une bonne description de l'Alberta !

    Rien à rajouter.

    • Louis Tanguay - Abonné 20 mai 2015 12 h 58

      Je me permets d'ajouter quand même à cette excellente analyse: une description parfaite de l'Arabie Saoudite, pays auquel ressemble de plus en plus le Canada, et qui a toutes les sympathies de notre bon docteur premier ministre. On comprend mieux pourquoi grâce à ce texte.

  • Gilles Delisle - Abonné 20 mai 2015 07 h 42

    Excellente analyse!

    Bravo M. Leblond pour ce judicieux commentaire, qui rejoint le rapport du FMI d'hier, qui nous annoncait que 5300 milliards de dollars annuellement étaient drainés des fonds publics pour les énergies fossiles.

  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 20 mai 2015 08 h 12

    Question

    Mr Leblond
    Pensez vous que le model Norvégien en matieres de gestions de ses ressources naturelles non renouvellables , extraction, distribution, management.... est un model dont on ne pourrait pas s'en inspirer et l'adapter à notre contexte nord américain particulier à notre Belle Province?

    • Sylvain Auclair - Abonné 20 mai 2015 13 h 04

      Le pétrole norvégien n'est ni du pétrole de schiste ni du pétrole provenant de sables bitumineux. Et la mer de Norvège est loin d'être aussi implacable que le gofle du Saint-Laurent, qui gèle en hiver.
      Bien que du pétrole reste du pétrole et que sa combustion contribue inévitablement au réchauffement de la planète et à l'acidificaiton des océans, il est possible d'extraire le pétrole norvégien avec peu d'impacts sur l'environnement immédiat des lieux d'extraction.

      De plus, les revenus de l'extraction du pétrole norvégien ne contribuent pas aux finances publiques de la Norvège: ils sont placés dans un fonds et investis à l'étranger.

  • Pierre Bouchard - Inscrit 20 mai 2015 11 h 18

    L'aspect politique à considérer

    Cette analyse est excellente. Toutefois, il faut ajouter que, pour réaliser ce travail de sape, la centralisation des pouvoirs vers Québec et vers l'exécutif en particulier, est nécessaire. Elle permet la concentration des sources de revenus et elle permet de dépenser aux « bons » endroits.
    Prenons l'exemple du projet de loi 10 sur la santé et les services sociaux, approuvé sous le baillon. Il canalise le pouvoir vers un petit nombre de CIUSS (ou CISSS) dont les dirigeants sont nommés par le ministre. Résultat: de nombreux postes de professionnels, notamment, dans le domaine de la prévention, entre autres, sont abolis. On peut s'attendre à un modèle semblable avec la disparition de certaines commissions scolaires.
    Autres exemples, l'abolition des Conseils locaux de développement et des Conseils régionaux des élus, instances voulues par les régions elles-mêmes.
    Certes, une concertation peut être évoquée, par exemple, au Saguenay-Lac-St-Jean. Mais ce sera sous la supervision du Premier Ministre. Cela favorisera-t-il véritablement la libre expression, si on ne prône pas la ligne idéologique et les manières de faire du Parti libéral ?

  • André Robert - Abonné 20 mai 2015 12 h 10

    Quelle belle lucidité!

    C'est l'exacte description et dénonciation des politiques néolibérales du gouvernement Couillard. L'application planifiée de politiques visant l'enrichissement des riches et l'appauvrissement des autres, des politiques appliquées jusque dans l'éducation de nos jeunes! Nos jeunes, qui sont l'avenir, le leur surtout. La population est menée en bateau sans qu'elle en ait conscience. Mais il faut de la rigueur et de la discipline intellectuelle pour lire et apprécier un article semblable. Comment éveiller la majorité qui se fait berner? Comment passer efficacement ce message à la multitude qui ne lit pas le Devoir, journal d'intellectuels? C'est la tâche de nos politiciens, ces élus qui doivent nous repésenter et qui hélas! une fois élus nous oublient pour se laisser charmer par le chant des sirènes, celui des "vraies affaires"... Encore faudrait-ils que ces élus lisent le Devoir et cet article.

    André Robert