Tours et détours

Photo: Antoine Fortin

Quel livre étrange ! Qui part dans un sens, pépère presque, puis qui bifurque violemment dans une tout autre direction. C’est probablement ce virage bien appuyé qui fait que, même si on apprend rapidement que tout se passe ici entre Ham-Sud et Ham-Nord, on a l’impression de flotter tout au long dans une sorte de nulle part où prédomine une atmosphère à la David Lynch, trouble, malsaine, nauséabonde même.

Tout s’amorce pourtant tout doucement autour du personnage de Roxane Pépin, nouvellement retraitée à la campagne et à peine élue mairesse de sa petite localité. Très vite on devine que sa vie n’est pas simple et qu’elle est perturbée tout autant par Louis-Étienne, son fils malade, que par ses nouvelles fonctions.

Puis surgit un deuxième personnage, étrange : Hermann Fiesch, un Suisse immigré depuis quelques années qui habite l’ancien presbytère. Il a déjà transformé l’église du village en étable-arche de Noé et il rêve d’une ferme récréotouristique qui est loin de faire l’unanimité. Ajoutez à cela une colonie de martinets ramoneurs installée dans le clocher de l’église et qui s’obstine à ne pas s’envoler vers le Sud même si le temps est venu depuis longtemps. Tous les éléments du drame sont là, ou presque.

Lourde métaphore

Mais on verra bientôt que tout cela importe bien peu… Car le récit prend un tour différent avec l’apparition de Jessica Acteau, la jeune et jolie « masseuse personnelle » de Fiesch. C’est elle désormais qui occupera le centre d’une toile d’araignée monstrueuse reliant tous les personnages de cette histoire qui va tourner au gore le plus sanguinolent.

Le changement de cap est plutôt brutal. Alors que l’on apprend, accessoirement presque, qu’une méchante multinationale se livre dans le coin à des expériences pas trop catholiques, on découvre des centaines de cadavres de bestiaux dans les pâturages. Et comme si la pestilence était une métaphore du mal profond qui dévaste la région, l’histoire jusque-là plutôt calme explose soudain avec une rare violence.

Quelques personnages, auparavant très secondaires, vont ainsi littéralement « péter les plombs » ; coup sur coup, on assistera à une tentative d’assassinat, à un enlèvement, à deux meurtres en direct et à un dépeçage en règle à la Luka Rocco Magnotta. Le lecteur aura peine à comprendre cette surenchère d’hémoglobine tant tout cela est amené crûment sur le tapis, sans que l’on ait pu voir venir quoi que ce soit. Comme si tout à coup l’auteure avait décidé de surprendre tout le monde en changeant de registre et en versant dans la violence gratuite. Un peu comme si Donna Leon se mettait à faire du Jo Nesbo.

Qui est vraiment JessicaActeau ? Une victime, une manipulatrice ou les deux ? Et pourquoi son histoire s’impose-t-elle tout à coup comme l’axe central du récit au point d’emprunter de plus en plus fréquemment le « je » du narrateur alors que l’auteur continue d’insister sur les états d’âme de Roxane Pépin et de son petit monde ? Faut-il parler de roman dans le roman, ou plutôt d’éparpillement ? D’autant plus que rien ne laissait prévoir un tel investissement dans le morbide…

N’empêche qu’à travers ce bouillonnement plutôt inconsistant, il faut l’avouer, une voix différente et une écriture dangereusement efficace se font sentir. On entendra très certainement parler encore de Maureen Martineau, mais on ne peut s’empêcher d’espérer qu’elle arrive à mieux canaliser son réel talent de créatrice d’atmosphères.

Une église pour les oiseaux

Maureen Martineau, Héliotrope noir, Montréal, 2015, 183 pages