Pâques, c’est se tenir debout

En célébrant sa résurrection, la communauté nouvelle était consciente de porter une nouveauté insensée.
Photo: Jose Jordan Agence France-Presse En célébrant sa résurrection, la communauté nouvelle était consciente de porter une nouveauté insensée.

La fête de Pâques est devenue avec le temps une fête séculière. Une occasion de fêter la vie. La vie plus forte que la mort. La beauté du printemps après un long hiver. La naissance comme espérance. La joie de vivre malgré la dureté du travail, les tracas et les souffrances qui s’incrustent dans le quotidien et l’alourdissent. Les fleurs odorantes et le chocolat sous toutes ses formes animales rappellent la douceur prégnante de l’amour, au-delà des peurs et des douleurs qui blessent notre existence.

Même si le sens chrétien de la fête se perd de plus en plus, la collectivité continue de se l’approprier d’une autre manière. Pâques n’est pas la propriété ni de l’Église ni du christianisme. Le religieux a fait son oeuvre, a accompli sa raison d’être : laisser des traces de la profondeur de la vie dans la communauté humaine, de l’invisible au coeur du visible, et incruster dans la chair du monde la marque indélébile du sens qui avive nos sens, nos manières d’agir, nos rapports au monde et à autrui : le roc sur lequel s’édifie toute société. Dieu et la religion ont été de tout temps une manière toujours imparfaite de dire les liens qui nous unissent. C’est que, religieux ou pas, croyants ou non, nous sommes tous de ces êtres pour qui le sens est aussi essentiel que l’air. Nous ne faisons pas que vivre. La vie se pose à nous comme une question fondamentale et nous passons notre existence à y apporter une esquisse de réponse. Exister, c’est habiter un monde déjà imprégné de mémoires, de récits, de symboles, de paroles, et peuplé de vivants, de morts et de « pas encore nés » avec lesquels nous ne cessons de dialoguer et de bâtir notre demeure humaine, cherchant à lier tant bien que mal le passé, le présent et l’avenir selon une trame signifiante.

Parce que Pâques est l’occasion de porter attention au souffle qui nous anime, pourquoi ne pas puiser encore dans le trésor spirituel du christianisme, comme à un don offert à l’humanité en travail d’enfantement ?

« Christ est ressuscité ! » a été le puissant mot d’ordre autour duquel les premières communautés chrétiennes se sont constituées — « ressusciter » signifiant en grec « se mettre debout », se lever. L’Évangile de Matthieu souligne sa signification subversive : le Ressuscité, c’est le Crucifié (Matthieu 28, 5). Comme un séditieux, un insurgé, qui ébranle les assises sociales, politiques et religieuses, Jésus a été cloué sur une croix après avoir été torturé, humilié, pour bien faire sentir qui étaient les maîtres et ce qu’il en coûtait de ne pas se soumettre. Il s’est tenu debout dans la répression, acceptant de donner sa vie pour le règne de la justice et du partage. Sa résurrection par Dieu ne pouvait être, pour ceux et celles qui le suivaient, qu’une nouvelle bouleversante, inouïe. L’abandonné de Dieu, marqué officiellement du sceau de l’infamie, de la damnation, se levait d’entre les morts en tant que fils bien-aimé de Dieu.

Le récit de la résurrection a circulé parmi les réprouvés, tapis dans la clandestinité. Il leur insuffla le courage de sortir de l’ombre. Jésus n’était pas mort en vain et sa bonne nouvelle aux pauvres devenait la parole même de Dieu. En célébrant sa résurrection, la communauté nouvelle était consciente de porter une nouveauté insensée. Véritable séisme social ! Dieu n’est plus du côté des maîtres, mais du côté des petits, des exclus. Dieu s’identifie aux opprimés, aux victimes de l’injustice et du mal. Et les hommes et les femmes qui y sont fidèles ne peuvent faire autrement que de le suivre en marchant aux côtés des laissés-pour-compte, des dépouillés d’humanité — car ils se savent, comme Jésus, solidaires des crucifiés de l’histoire. Ce récit de libération, né de Pâques, n’a cessé de se dire, de s’écrire, d’époque en époque, suscitant persévérance et courage dans l’épreuve et dans la lutte. Il a été un vibrant appel à l’insurrection des pauvres, des écrasés, des humiliés de la terre, de ceux et celles à qui était déniée une existence humaine digne, subissant une forme ou une autre d’oppression sociale, politique ou religieuse.

Pâques est une fête contemporaine. Encore si nécessaire, si signifiante. La vie est toujours à raviver et l’existence, à libérer de la peur de vivre libre. Faire retour sur son sens chrétien, c’est puiser à une source commune d’humanité. Elle nous invite à ne pas nous attarder du côté de la mort, ni du ciel qui viendra en son temps. Mais à cultiver amoureusement la vie. À faire sans relâche de ce monde une habitation pleinement humaine, digne de Dieu. À rompre les chaînes dans la société et dans l’Église, et dans toute religion. À entreprendre la longue marche pour la justice et la solidarité. À célébrer, contre vents et marées, la fragilité et la beauté de la vie.

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