Hanouka: la lutte contre l'obscurantisme

Le vendredi 19 décembre au soir, avant le coucher du soleil, les communautés juives ont allumé la première bougie de Hanouka. Pendant huit jours consécutifs, elles allumeront chaque soir une bougie supplémentaire à leur chandelier. Un observateur attentif remarquera que le premier soir, ce sont deux bougies qu'on allume, et non une, et que le chandelier à huit branches en compte en fait neuf.

Cette bougie supplémentaire — qu'on appelle le chamach en hébreu — est celle qui sert à allumer les autres. Non seulement elle a sa place sur la hanoukia, le chandelier à neuf branches, mais, selon la tradition juive, c'est elle qui éclaire. Autrement dit, les autres bougies ne diffuseraient pas de lumière! Qu'est-ce qui se cache derrière ce symbolisme?

Une lumière qui éclaire sans éclairer

[...] La lumière dissipe l'obscurité en provoquant la clarté. Cette lumière est indispensable à la vie. C'est pourquoi, selon le récit biblique, la création du monde, c'est d'abord le fiat lux. Le champ sémantique des termes comme «lumière», «clarté», «obscurité», «vision», etc., dépasse la dimension physique de la lumière comme phénomène nécessaire à l'exercice du sens de la vue. Ne dit-on pas «faire la lumière sur une affaire» ou «jeter un nouvel éclairage sur un problème»? Combien de fois avons-nous dit: «Je ne vois pas très bien où vous voulez en venir, soyez plus clair»? La lumière est donc ce qui éclaire aussi l'esprit, ce qui permet d'avoir des idées claires. Claires comme synonyme de cohérentes, de logiques, de précises, d'intellectuellement satisfaisantes.

On voit donc qu'il y a un type de lumière qui dissipe l'obscurité et un autre type de lumière qui combat l'obscurantisme [...]. Cela nous fait comprendre le rôle de la neuvième bougie: elle éclaire du point de vue physique, sa fonction est comparable à celle du soleil, d'où son nom, chamah, mot qui a la même racine que chémèch, le soleil.

Les huit autres bougies diffuseraient une lumière qui n'éclaire pas le monde des objets mais l'esprit, une lumière qui interpelle. Et si elles sont au nombre de huit, c'est que ce chiffre indique, pour la tradition juive, ce qui est au-delà de la nature, représentée, elle, par le chiffre 7.

L'héritage grec

Nous connaissons l'apport de la Grèce à l'art et à l'esthétique: il n'est pas nécessaire d'énumérer les chefs-d'oeuvre qu'elle a produits ni de rappeler que ce sont les Grecs qui ont établi nos canons de la beauté. Nous n'ignorons pas qu'elle a créé la philosophie. Nous savons aussi l'importance de son rôle dans l'édification de notre connaissance du fonctionnement des lois de la nature: elle a forgé les instruments et les concepts qui ont permis l'exploration de la matière et du monde physique. La science ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui si la Grèce n'avait pas illuminé l'esprit des scientifiques. Mais, poussés par l'esprit de système, bon nombre de ses héritiers ont appliqué indûment ces lois et principes, qui régissent l'impersonnel du monde de la nature, à l'être humain, ignorant ainsi sa spécificité radicale.

Vouloir ramener l'humain à une équation, nier l'existence de l'âme, refuser de reconnaître que chaque homme a quelque chose d'unique, c'est cela même que la tradition juive nomme l'obscurantisme lorsqu'elle interprète le deuxième verset de la Genèse («et les ténèbres étaient sur la surface de l'abîme») en commentant: les ténèbres, c'est le temps de la Grèce, qui a obscurci les yeux d'Israël par ses décrets.

Les célébrations de Hanouka marquent l'inauguration du temple de Jérusalem après sa désacralisation par les armées d'Antiochus Épiphane, vaincues plus tard par Judah Maccabi. Lorsque, au IIe siècle avant notre ère, les Séleucides, dynastie syrienne hellénistique, occupèrent la Judée, ils décrétèrent son hellénisation et imposèrent aux Juifs des cultes païens, et ce, jusque dans le temple de Jérusalem. Non seulement les pratiques religieuses étaient interdites aux Juifs, les livres de la Loi recherchés, déchirés et brûlés, mais quiconque était surpris à l'étudier était condamné à mort pour antihellénisme, ce qui provoqua la révolte victorieuse des Maccabées.

En occupant la Judée, les Séleucides furent confrontés à la société d'Israël, qui incarnait la négation de leur monde idéologique. Et pour les Juifs, ils incarnaient, eux, la Grèce, cette Grèce attachée à la représentation objective du monde, qui renvoie à l'ordre du déterminisme rigoureux des phénomènes, réduit la personne humaine à des structures impersonnelles et introduit, par là même, le désespoir et l'obscurité d'un univers tragique — alors que l'âme hébraïque s'attache à la reconnaissance des valeurs morales, qui impliquent le principe de la liberté du comportement humain et qui ont donné au monde les certitudes messianiques des prophètes.

Histoire et nature

Il faut savoir que toutes les célébrations inscrites au calendrier d'Israël rendent compte à la fois d'un événement historique et du contexte «saisonnier» de la célébration. Par exemple, Pâque doit être célébrée au printemps, moment où la terre se libère du gel hivernal. Ce temps de la renaissance observé dans la nature correspond à la célébration pascale, qui marque la renaissance du peuple hébreu, libéré de l'esclavage égyptien.

De la même manière, la liturgie de Hanouka, qui célèbre la victoire de l'espoir sur le tragique, qui marque la chute de l'obscurantisme, se situe au solstice d'hiver, époque où les journées commencent à être plus longues, comme pour célébrer la victoire de la lumière, qui gagne progressivement du terrain sur l'obscurité. La date hébraïque de Hanouka est le 25 du mois de kislev, et certains ont vu une analogie avec Noël, célébré le 25 décembre. Cette similitude des dates est renforcée par l'abondance des lumières qui entourent aussi les célébrations de Noël qui, pour la tradition chrétienne, marque la naissance de la lumière du monde.

Il est significatif que les sages de la tradition juive se soient refusé d'inclure dans le canon biblique les livres des Maccabées. Plusieurs raisons, historiques ou théologiques, sont invoquées pour justifier une telle décision. Nous retiendrons celle qui nous semble essentielle: si l'histoire du combat des Maccabées n'est pas écrite, c'est que ce combat n'est pas encore terminé.

Les manifestations d'extrémisme qui sévissent à travers le monde nous mettent aux prises chaque jour avec l'intolérance, une intolérance qui va jusqu'à la volonté de destruction de tout ce qui peut véhiculer les valeurs de démocratie et de liberté. Force est de constater que l'humanité n'a pas encore achevé de forger le langage des sciences humaines pour se doter d'institutions qui seraient celles d'une civilisation ayant enfin accédé aux valeurs de la moralité vraie.

De ce point de vue, la détermination des sociétés à combattre le terrorisme et l'intégrisme qui le nourrit s'inscrit dans le prolongement de la révolte des Maccabées. Il nous faut espérer, en ces jours de solstice d'hiver, une victoire des forces de la lumière contre toutes les formes d'obscurantisme, victoire qui, la paix retrouvée, permettra d'allumer les bougies de la Hanouka des lumières du monde.