Les communautés de la nouvelle vague - De «Parc Ex» à «Little Hindustan»

Alors que les Grecs, les Italiens, les Portugais ou même les Vietnamiens arrivés plus récemment ont bien pris racine au Québec et que leurs enfants sont maintenant d'ici, de nouvelles vagues d'immigration façonnent maintenant la métropole. Le Devoir présente des membres de trois communautés culturelles qui ont connu un important essor depuis 1990. Après les Roumains, voici un portrait de la communauté sud-asiatique (Indiens, Pakistanais, Bangladais, Sri Lankais). Demain, les Russes.

Le quartier Parc Extension à Montréal évoque de plus en plus les effluves épicés de l'Inde, du Bangladesh, du Pakistan et du Sri Lanka. Les femmes y déambulent dans des saris plus colorés les uns que les autres, de nombreux hommes y arborent le turban sikh, des mosquées sud-asiatiques et des temples hindous ont ouvert leurs portes non loin des églises orthodoxes de la communauté grecque.

Entre 1991 et 2001, quelque

24 000 Sud-Asiatiques ont immigré au Québec. Environ la moitié des Pakistanais et des Bangladais ont été admis en tant que réfugiés alors que c'est le cas des deux tiers des Sri Lankais, qui fuient la guerre civile. Seulement le tiers des Indiens d'origine sont des réfugiés. Au total, 41 % des Sud-Asiatiques ont pu immigrer au Québec grâce au programme de réunification des familles et 12 % comme immigrants économiques.

Un fort contingent de Sud-Asiatiques a emménagé dans le quartier Parc Extension ces dernières années. Représentant 35 % de la population, ils forment maintenant la communauté culturelle la plus importante de «Parc Ex», devançant les Grecs longtemps associés au quartier. «Partout dans les rues, de Beaumont à Crémazie, presque toutes les boutiques appartiennent maintenant à des Sud-Asiatiques, alors qu'avant, tout appartenait à des Grecs», illustre Nizam Uddin, un immigrant pakistanais qui explique être débarqué directement de Mirabel à «Parc Ex», en 1993. À l'époque, les bureaux d'immigration du gouvernement du Québec y étaient situés, attirant les immigrants comme un aimant dans ce quartier aux loyers abordables desservi par les stations de métro Parc et L'Acadie.

Certains surnomment maintenant le quartier «Little India», un terme que M. Uddin juge réducteur et auquel il préfère «Little Hindustan», du nom de la région qui englobe les différents pays.

Diverses origines, une communauté

Il n'est pas évident, pour un quidam qui arpente les rues du quartier, de distinguer les hommes et les femmes au teint basané selon qu'ils proviennent de l'Inde, du Pakistan ou du Bangladesh, qu'ils parlent tamoul, pachtoun, bengali, indi ou ourdou, qu'ils soient de religion hindoue ou musulmane. Dans Parc Extension, on parle au moins 23 langues indiennes, deux langues sri-lankaises, cinq langues pakistanaises ainsi que le bengali. Quant aux confessions religieuses, les Bangladais et les Pakistanais sont surtout musulmans, les Sri Lankais et les Indiens, surtout hindous, quoique un nombre important de sikhs ont aussi immigré de l'État indien du Tamil Nadu.

Peut-on alors réellement parler d'une «communauté» sud-asiatique à Montréal? De surcroît, les motifs de tension sont nombreux entre l'Inde et le Pakistan, qui convoitent tous deux le Cachemire, sans compter le Bangladesh, qui a obtenu son indépendance dans les années 70 au terme d'une guerre contre le Pakistan. «Ce qui se passe là-bas reste là-bas. Nous vivons ici en harmonie», répond tout de go le docteur Abul Sher, directeur général de la Société internationale du Bangladesh (SIB), un organisme communautaire qui vient en aide aux Sud-Asiatiques en offrant notamment des services de traduction et d'accompagnement.

Et qu'est-ce qui unit cette communauté? «La culture», répond avec un grand sourire le coordonnateur de la Maison de l'Inde, Uma Srivastava, qui habite au Québec depuis une trentaine d'années. «Nous avons la même musique, la même façon de penser. Nous écoutons les mêmes films», explique l'universitaire dans le local de l'organisme, d'ailleurs décoré d'une affiche du récent spectacle de Ravi Shankar à Montréal.

Il constate cependant que la communauté sud-asiatique de Montréal «n'est pas encore dans le circuit culturel». Lors de leurs tournées, les vedettes de la gigantesque industrie du cinéma «bollywoodienne» (le Hollywood indien) ne manquent pas d'inscrire des villes comme Toronto ou Vancouver à leurs itinéraires mais boudent Montréal et ses 40 000 Sud-Asiatiques. De la petite bière à côté des 290 000 Sud-Asiatiques torontois!

Plus qu'un quartier de transit

Comme pour d'autres communautés, le Québec sert souvent de lieu de transit, principalement vers la Ville- reine. Ici, les démarches d'immigration sont plus rapides et les gens y sont «plus humains» dans le traitement des demandes de statut de réfugié, selon le docteur Sher, de la SIB.

Ces dernières années, il constate cependant que beaucoup de Sud-Asiatiques reviennent déçus de Toronto ou choisissent de rester à Montréal, notamment en raison du coût de la vie. «À Toronto, il faut travailler plus qu'ici. Deux salaires sont nécessaires pour arriver. Il y a aussi moins de racisme ici et l'université est moins chère.»

Les Sud-Asiatiques ne semblent pas vouloir se contenter de transiter dans Parc Extension, comme plusieurs membres de communautés culturelles l'ont fait avant eux. Depuis deux ans, ils ont fait élire une majorité de leurs représentants aux conseils d'administration des groupes communautaires les plus importants du quartier, comme le Parc Extension Youth Organisation (PEYO) ou Parc Extension, quartier en santé (PEQS). L'année dernière, c'était au tour du conseil d'administration du CLSC de passer sous «contrôle» sud-asiatique au terme d'une élection fort achalandée pour le milieu de la santé, où plusieurs centaines de personnes ont voté. «On essaie de faire de Parc Ex davantage qu'un quartier de transition», fait valoir Nizam Uddin, qui siège à plusieurs de ces conseils d'administration et plaide pour que ces organismes embauchent en priorité des gens du quartier.

Comment réagit la communauté grecque devant cette appropriation du quartier, elle qui a longtemps été associée au quartier? «Il y a bien quelques Grecs qui n'aiment pas que le quartier devienne de plus en plus sud-asiatique. Mais ils déménagent de plus en plus. Comment m'asseoir sur une chaise s'ils y sont?», observe M. Uddin tout en précisant que les liens sont généralement très cordiaux avec les représentants de la communauté grecque. Le Pakistanais a d'ailleurs été embauché l'été dernier comme attaché politique du député local Christos Sirros, d'origine grecque, afin d'assurer la liaison avec les membres de la communauté sud-asiatique.

Pour le coordonnateur de la Maison de l'Inde, il y a fort à faire pour que les institutions répondent mieux aux problèmes vécus par les Sud-Asiatiques, comme les différences dans les rapports parents-enfants ou les difficultés linguistiques. «Par exemple, personne au CLSC n'est capable de parler le tamoul [surtout parlé par les Sri Lankais]. En fait, le CLSC n'a aucun employé sud-asiatique. Les écoles ont aussi de la difficulté à communiquer avec les parents autrement qu'en français ou en anglais», fait valoir Uma Srivastava, qui se consacre maintenant à l'organisme communautaire après avoir pris sa retraite comme professeur au département de médecine de l'Université de Montréal.

L'intégration n'est pas facile pour la première génération de Sud-Asiatiques. La barrière linguistique est importante. Bon nombre de réfugiés, souvent moins scolarisés que les immigrants sélectionnés, ne parlent même pas l'anglais, langue très répandue sur le territoire de ces anciennes colonies britanniques et qui sert d'espéranto local. Pour ce qui est du français, la tâche est ardue: «C'est une langue pleine de fioritures, où il y a beaucoup de grammaire», s'exclame en anglais le docteur Sher, qui note cependant que ses neveux et nièces, élevés ici, le parlent à merveille.

Les relations entre les parents plutôt autoritaires et les jeunes éduqués dans la société d'accueil sont aussi difficiles. «Les attentes excessives des parents, qui sont peu au fait des droits des jeunes, peuvent causer du décrochage scolaire et même pousser des jeunes vers la consommation de drogue», croit M. Srivastava.

Tous conviennent néanmoins que l'intégration promet d'être une réussite au fil des générations. «À la première génération, une fille de 18 ans ne peut amener un chum à la maison, alors qu'à la troisième, le père va se demander pourquoi sa fille n'a pas encore de chum!», illustre M. Uddin, qui explique qu'il faut insister auprès des plus âgés de la communauté sur l'importance d'apprendre le français, «de ne pas crier après les enfants et de ne pas essayer d'organiser des mariages».