Des souris et des hommes

Vous ne les avez pas invités mais ils pourraient très bien se pointer le bout du nez. Cette année encore, le réveillon de Noël dans plusieurs résidences de l'ancienne ville de Montréal risque en effet de rimer avec invités-surprises. Et pas ceux dont la compagnie est la plus agréable: des souris et des mulots qui, chutes de neige et temps froid obligent, ont décidé d'élire domicile dans les murs et garde-manger des résidences de l'ex-métropole. Les musophobes frémissent d'effroi tandis que les exterminateurs de vermine, eux, se frottent les mains depuis quelques semaines en pensant à cette guerre impossible mais lucrative entre des souris et des hommes.

«Il y a une véritable invasion dans les logements par les temps qui courent», lance le propriétaire d'une soixantaine d'immeubles à Montréal, croisé dans une quincaillerie du Plateau Mont-Royal. «C'est une plaie!» Invasion? Le mot est sans doute un peu fort, estiment plusieurs exterminateurs montréalais joints hier. «Oui, c'est l'époque où les souris sont de plus en plus présentes dans les maisons», dit Michel Bissonnette, spécialiste de la lutte contre les parasites en tout genre. «Mais il faut être honnête, nous en croisons autant que par le passé.»

Contrairement aux rats, dont la présence dans les neuf arrondissements d'origine de Montréal est évaluée à trois ou cinq par habitant environ — soit le chiffre astronomique de trois à cinq millions de rats —, la colonie de souris et de mulots semble impossible à recenser. «Une chose est sûre, par contre: ils sont bien implantés dans la ville», confirme l'exterminateur Éric Dagenais, qui avoue que son entreprise procède depuis quelques semaines à pas moins de 30 interventions par jour dans la métropole pour venir à bout de ces encombrants rongeurs.

Normal. En effet, sous la pression du froid et des bordées de neige, l'animal, comme il en a pris l'habitude au fil de son évolution en milieu urbain, a déménagé ses pénates dans les résidences et les commerces de la ville. À la recherche d'un peu de chaleur mais aussi de barres de céréales aux pépites de chocolat, de galettes de riz ou de nouilles en sachet à se mettre sous les incisives. «Les vieilles maisons mais aussi les vieux bâtiments sont plus touchés que les constructions plus récentes, davantage hermétiques», dit Marc Alarie, responsable du service d'extermination à la Ville de Montréal. «En fait, dès qu'il y a un trou dans les murs ou une porte ouverte, souris et mulots en profitent pour se faufiler.» Et un trou d'un quart de pouce, l'équivalent d'un doigt d'homme, suffit bien souvent à leur ouvrir tout grand la porte de l'opulence.

L'image donne envie de grimper illico sur une chaise. Mais aussi d'envisager le pire quand on se penche un instant sur la démographie des muridés, une famille de rongeurs qui est loin de s'inquiéter des effets de la dénatalité. «Tous les 30 jours, on peut voir apparaître une portée de 12 à 15 souris ou mulots, raconte Michel Bissonnette. Conséquence: si vous hébergez un couple, après six mois, vous pouvez facilement vous retrouvez avec une centaine de rongeurs dans la maison.»

Les amoureux des bêtes parlent de prolificité. Mais pour les exterminateurs, c'est plutôt d'insalubrité qu'il est alors question. Avec des corollaires impossibles à éviter: rejets gastriques et coups de dents se multipliant dans les placards de la cuisine, les murs — avec leurs fils électriques — et les dessous de plancher.

«C'est un scénario catastrophe facile à éviter si on s'attaque à la chose rapidement», commente l'exterminateur montréalais Peter Drubsky. La solution? La prévention, clament en choeur les tueurs de vermine. «Il faut s'assurer de ne pas laisser de nourriture facilement accessible à ces rongeurs, explique Marc Alarie, mais aussi faire le tour de sa maison pour boucher tous les trous par lesquels ils pourraient s'infiltrer.» Simple et efficace.

Et lorsque ce mal qui chicote a déjà envahi la maison, reste le traditionnel arsenal de lutte contre les souris, avec, en tête, le piège à guillotine à charger de beurre d'arachide plutôt que de fromage, «un appât plus efficace pour illustrer les livres d'enfants que pour attraper le rongeur par l'estomac», dit en rigolant M. Alarie. «Il y a aussi les poisons et les pièges collants, poursuit Michel Bissonnette. Mais ces deux solutions ont aussi leurs inconvénients: dans un cas, l'animal peut se décomposer dans les murs et entraîner de mauvaises odeurs; dans l'autre, il est attrapé vivant.» Conséquence: l'occupé est alors contraint de regarder frissonner une dernière fois l'occupant — un animal presque aveugle, peureux mais gourmand — avant de l'envoyer sur les lieux de son dernier repos.

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