Quand le contrôle tue le message

Après les bourdes à répétition de ses ministres, Yves Bolduc en tête, Philippe Couillard leur a imposé le silence. L’art de la communication politique atteint des sommets à l’ère de l’instantanéité. Lignes du jour, interventions ciblées, vocabulaire choisi... Et tant pis pour le contenu !
 

Pour une de ses rares entrevues « exclusives » à un média écrit, Stephen Harper a choisi de rencontrer le magazine de Costco. Oui, vous avez bien lu : le premier ministre du Canada a accordé une longue entrevue au journal distribué aux clients de la chaîne de magasins Costco.

Ce n’est pas un hasard si le chef du gouvernement canadien a parlé au magazine interne d’un commerce de détail, et non au quotidien que vous avez entre les mains. Stephen Harper a fait le pari qu’il serait rentable pour lui de parler aux clients de Costco. Et surtout, il n’a pas eu à subir les questions embêtantes de ces empêcheurs de tourner en rond qu’on appelle les journalistes : l’entretien a été mené par Louise Wendling, ex-directrice de Costco pour le Canada. Une photo montre l’intervieweuse et l’interviewé qui se font l’accolade, souriants, devant un sapin de Noël (la rencontre a eu lieu en décembre dernier).

« Les entreprises canadiennes auront accès au plus vaste marché intégré au monde [avec l’accord de libre-échange avec l’Union européenne] », a déclaré le premier ministre. Il a aussi vanté les baisses d’impôt pour les familles et l’aide aux petites et moyennes entreprises. Bref, de la bien bonne nouvelle de la part de votre gouvernement.

Stephen Harper est devenu maître dans l’art de distribuer les déclarations. Il parle le moins possible aux médias nationaux. Les relations sont tendues avec la Tribune de la presse parlementaire à Ottawa. Il s’adresse en priorité aux hebdos des petites communautés qui votent conservateur. Le Bureau du premier ministre a même créé son propre service de production et de distribution de vidéos montrant Stephen Harper — toujours souriant et bien coiffé — dans ses fonctions.

Vous le savez aussi, le tout-puissant entourage du premier ministre distribue chaque jour aux députés et ministres conservateurs les « lignes de presse » destinées aux journalistes. Des réponses toutes faites aux questions du jour. Les élus conservateurs doivent obtenir la permission du personnel du premier ministre pour parler aux médias.

Les gouvernements d’aujourd’hui sont obsédés par le « contrôle du message ». À Ottawa comme à Québec, les élus au pouvoir craignent comme la peste les déclarations malheureuses. On a vu cette semaine où peuvent mener des mots mal choisis : Yves Bolduc a quitté la vie politique après avoir commis une série de gaffes depuis le retour au pouvoir des libéraux à Québec, il y a moins d’un an.

La peur de parler

Le premier ministre Philippe Couillard a remanié son Conseil des ministres et s’est inspiré du gouvernement Harper. Les élus doivent désormais éviter de parler aux journalistes à l’entrée du Conseil des ministres. Cela désole le cinéaste Jean-Claude Labrecque, qui a suivi l’ex-premier ministre Bernard Landry durant toute la campagne électorale du printemps 2003. Il en a tiré le documentaire À hauteur d’homme, qui montrait les dessous du duel entre le chef et les journalistes.

« Je ne pourrais pas refaire ce film aujourd’hui. Ça serait impossible : les politiciens ont trop peur de parler ! » affirme sans détour le cinéaste de 76 ans.

L’arrivée de Facebook, de Twitter et des téléphones munis de caméras vidéo a changé l’univers politique, explique Jean-Claude Labrecque. Tout citoyen peut désormais capter en direct (et en haute définition) les gaffes des élus. Et les relayer en temps réel sur les réseaux sociaux. Toute cette activité crée un « climat de peur » et alimente la partisanerie politique, qui atteint des sommets, remarque le cinéaste : « Il y a beaucoup d’aigreur entre adversaires politiques. »

Ce n’est peut-être pas demain qu’on aura la chance de revoir un premier ministre piquer une colère derrière des portes closes, comme dans le film de Labrecque : « Ostie, j’en ai plein le cul des soi-disant professionnels de l’information ! »

La langue de bois et la phrase creuse, fabriquée par des professionnels de la « communication », règnent dans les parlements. Jean-Claude Rivest, sénateur à la retraite qui a été conseiller de Robert Bourassa dans les années 70, s’en inquiète. « L’affaire Bolduc montre la grande méfiance des gouvernements en matière de communication. Le danger, c’est qu’ils fassent tous comme Stephen Harper », dit-il.

L’ex-sénateur a vu le « système Harper » à l’oeuvre au cours des neuf dernières années, dans les couloirs du parlement à Ottawa. Et il trouve ça déprimant. « J’ai rencontré des ministres qui me disaient ouvertement qu’ils allaient chercher leurs lignes au Bureau du premier ministre. Je leur disais en riant : « Ta ligne ? Tu t’en vas à la pêche ? » »

Cette obsession pour le contrôle du message peut même nuire aux gouvernements, croit Jean-Claude Rivest. À force de se faire dicter des « lignes » par le premier ministre, les élus peuvent quasiment négliger de maîtriser leurs dossiers. « Quelqu’un qui est choisi pour devenir ministre, ce n’est pas un con ! Laissez-le faire son travail ! »

C’est ce que faisaient Robert Bourassa et René Lévesque, il y a quatre décennies. Ils laissaient les ministres faire leur travail, se souvient Jean-Claude Rivest. À l’époque, c’était plus simple : le gouvernement se souciait des éditoriaux des journaux du lendemain. Les « lignes de presse » n’existaient pas. Internet non plus. Il y avait deux chaînes de télévision (pas en continu), Radio-Canada et le canal 10. Un téléjournal, à 22 h 30.

L’instinct de survie

Les premiers ministres tentaient tout de même de faire passer leur message sans le filtre des méchants journalistes : durant son premier mandat, Robert Bourassa envoyait des cassettes aux stations de radio, où il étalait ses positions sur les dossiers chauds du moment.

« De tout temps, tous les gouvernements ont fait ça, préparer des lignes de presse et s’assurer que leur message passe bien. C’est une question de survie politique », dit Christiane Miville-Deschênes, ex-attachée de presse de Lucien Bouchard et de l’ancien maire de Montréal Gérald Tremblay.

Au-delà des stratégies de communication, un élu doit d’abord avoir « l’instinct de survie » pour réussir en politique, estime-t-elle. Cet instinct, Lucien Bouchard en avait à revendre. Tribun exceptionnel, il a dirigé la campagne du Oui, au référendum de 1995, avec son pif. Sans se soucier des « lignes » préparées par les stratèges souverainistes. « Je n’étais pas prêt. Je parlais avec mes tripes. J’ai fait des erreurs », a-t-il reconnu lors de la parution d’un documentaire de Carl Leblanc sur sa carrière politique, en août dernier. Il a évoqué sa sortie improvisée sur les Québécoises qui ne font pas assez d’enfants.

Il en a commis, des faux pas, Lucien Bouchard. Mais contrairement au pauvre Yves Bolduc, qui semblait trop souvent se demander ce qu’il faisait sur les banquettes de l’Assemblée nationale, Lucien Bouchard avait une mission en politique. Les Québécois étaient prêts à (presque) tout lui pardonner.

Quelqu’un qui est choisi pour devenir ministre, ce n’est pas un con ! Laissez-le faire son travail !

6 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 28 février 2015 06 h 29

    Par contre

    Par contre, les journalistes, souvent, cherchent la bête noire, la faille dans l'armure, tendent des pièges et rapportent ceci au lieu de la vrai nouvelle. Les bons coups (trop peu nombreux) sont parfois écartés en marge afin de laisser la place à la coche mal taillée; ce qui est malheureux. Avec les nouvelles en continue, quelque part, en quelque temps, il doit se passer quelque chose de plus important que les cafouillages d'une personne pris de court.

    PL

    • Carmen Labelle - Abonnée 28 février 2015 11 h 57

      Un ministre «pris de court» démontre qu'il n'a pas la trempe d'un ministre.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 28 février 2015 07 h 15

    Une pensée

    À propos de la prime de départ de Bolduc, notre chers premier ministre dit ceci : «Je lui lance un appel à être sensible, plus que sensible à l'inquiétude et à la préoccupation des citoyens sur cette question»

    La réponse probable de cet ancien ministre tout neuf : «J'ai fffait ce que M. Couillard a dit, j'ai gardé une minute de silence.»

    PL

  • François Dugal - Inscrit 28 février 2015 08 h 26

    Enrichissons notre vocabulaire

    Vérité:
    Adéquation de l'idée avec son objet, la vérité est le reflet de la rêalité.

  • Robert Beauchamp - Abonné 28 février 2015 09 h 51

    Du vent

    La langue de bois, le message formaté, l'image marketing, les photos retouchées, les transformations physiques, sont en général des préoccupations de vendeurs de produits ou de services. En politique, tout ce tralala devient la préoccupation d'affairistes représentés par les lobbyistes de tout acabit. Reste pour les citoyens, le sacarsme, le haut le coeur, l'écoeurite aigüe; le politicien insensible à cette réaction manifeste dy cynisme, car c'est lui le cynique. Les bons mots à la bonne place.
    Robert Beauchamp

  • Donald Bordeleau - Abonné 2 mars 2015 14 h 45

    Les gaffes de Daoust.

    La somme a été versée quelques mois avant que le ministre de l’Économie et de l’Innovation ne dénonce lui-même les entreprises constamment à l’affût de subventions.

    «L’État n’a plus les moyens de jouer au père Noël. Le père Noël, c’est le 25 décembre. Et le 25 décembre, les bureaux de mon ministère sont fermés!» avait-il déclaré lors d’une entrevue accordée au journal Le Soleil, fin septembre dernier.

    Le Ministre de l’Économie et de l’Innovation Jacques Daoust a reçu une petite subvention de 5,000 dollars du MAPAQ, cela peut paraitre banal.

    Citation de Monsieur Daoust « Les gens d’affaires sont habitués de demander des subventions. Ils voient ça comme un droit. C’est comme quand vous mettez un enfant devant un plat de bonbons. » – La Presse

    L’éthicien québécois Réné Villemure y voit un problème d’éthique. Séraphin est devenu riche en accumulant une cent à la fois.


    http://www.journaldemontreal.com/2015/02/06/le-min

    http://argent.canoe.ca/nouvelles/affaires/jacques-