Marcher avec Jean Leloup jusqu’«À Paradis City»

Jean Leloup
Photo: Annick MH De Carufel Le Devoir Jean Leloup
On y va tous, vers la mort, le vieux Willie autant que le roi, le repris de justice autant que le petit papillon, mais Leloup dit : allons-y résolument, un pied après l’autre, le pas pesant ou guilleret, qu’importe, avançons, vivants. Emboîtons le pas, il y a de grandes chansons en chemin.
 

Me serre la main sans me voir, le grand Jean. M’a pas revu depuis l’opération. Les 59 kilos en moins rétrécissent le souvenir, j’ai l’habitude. Mais là, c’est plus long à refaire, le focus. J’ai le temps de revivre toutes les fois qu’on s’est vus en 25 ans, depuis la première entrevue au Shed Café. « Hein, c’est toi ! Vas-tu mourir ? » Droit au fait, Leloup. J’explique. La gastrectomie verticale, le petit estomac, tout ça. Son visage s’éclaircit en un éclair, le très large sourire lui découpe un grand carré dans lequel un enfant pourrait jouer à cache-cache. « Ah, c’est le contraire ! T’as décidé de pas mourir ! » Et puis il s’exclame : « On est des rescapés ! »

En quelque sorte. Il n’en est pas, lui, à sa première mort annoncée, à son premier retour en force : on a souvent cru le perdre (une vie de bipolarité finalement traitée, d’abus en tous genres où l’alcoolisme a bien failli gagner), il a lui-même mis en scène quelques fins (la guitare sacrifiée dans le DVD d’Exit, en 2004, les personnages inhumés, rebaptisés et puis déterrés…) : pas surprenant de le retrouver aujourd’hui pour ainsi dire réincarné en lui-même, Jean Leloup, à la fois en stupéfiante santé et en route vers la suite de sa vie, direction Paradis City.

À Paradis City. Son album le plus exaltant depuis… Le dôme ? Ça se pourrait, tellement ça aligne des mélodies qui agrippent la jugulaire, des arrangements naturellement gagnants, du verbe en bon jus concentré. Paradis City, comme dans « la ville de la mort ». Presque toutes les chansons de l’album en parlent, de la mort. Pas nouveau chez Leloup, direz-vous. Bien vrai. Mais à ce degré de confluence ? Quel que soit le point de départ ? Le « vieux Willie » arrivé « pas loin de minuit », en pleine rédaction de testament ? Ce baroudeur auquel il ne « reste plus que quelques heures, voyageur, bientôt tu meurs, bientôt tu meurs » ? Ce petit papillon qui tente tous les suicides et finit par poignarder… la mort ? Ce roi qui se meurt ? Ça fait beaucoup. Presque un charnier.

« T’as quel âge, toi ? », me demande-t-il. On est de 1961 tous les deux. « C’est ça ! J’ai toujours été conscient de la mort, mais là c’est plus fort, tu sens que ça peut arriver n’importe quand. La maladie aussi. J’ai été malade. Ça veut dire qu’à tous les moments de ta vie, la seule certitude que t’as, c’est ton état. Au présent, heureux ou malheureux ? Tu peux y aller safe, te contenter, t’habituer, et te dire: je vais penser à la mort plus tard. Ou tu te dis : la mort, c’est maintenant. Ça t’oblige à te poser la question au présent : est-ce que je marche dans la bonne direction ? »

Dans la direction choisie

Et Jean Leloup marche. Une grosse heure et demie par jour, minimum. Avec le chien à trois pattes qu’il a ramené de voyage. Un autre rescapé. C’est ce qu’on voit sur la pochette d’À Paradis City. Deux rescapés qui avancent. Droit devant. Dans la direction choisie. « Tu choisis toujours une direction plutôt qu’une autre, poursuit-il. T’as de l’argent, supposons, pour faire ce que t’as toujours rêvé de faire. Ou tu le fais, ou tu mets l’argent de côté pour pouvoir le faire plus tard. Mais plus tard, tu sais pas, tu peux être mort. Ou tu vas avoir tellement usé ton âme que ton humeur va s’en ressentir : la bonne humeur, ça peut être tout de suite. » Il rit fort. « J’en ai pris, des mauvaises directions. J’ai pataugé, j’ai capoté quand le succès est arrivé. Je me suis retrouvé à faire des shows devant 30 000, 60 000 personnes. À un moment donné, j’ai frappé un mur : c’était fait. J’avais fini, mes vieux jours étaient assurés. J’étais mort. Et puis, je me suis dit : avec cet argent-là, je peux partir n’importe où, tenir six mois, un an. Je suis parti. »

Question de confiance en soi. Advienne que voudra. « Je ne me suis jamais demandé si de nouvelles chansons allaient venir. S’il n’en était jamais venu d’autres, j’aurais fait autre chose. J’ai déjà fait autre chose, de l’importation de cacao, j’ai été dans les antiquités. C’était pas grave. L’important, c’est de marcher. De se sentir en vie. » À l’époque où il n’arrivait plus à mettre le pied hors de chez lui, angoissé grave, on mesure son malheur. Et, en proportion, l’euphorie quand les mots et les mélodies lui montent des pieds à la tête. Jean Leloup crée en marchant. « Au début, j’avais mon studio. J’avais écouté les conseils, je faisais ça comme un métier. Eh ! C’était plate ! J’ai compris que, pour moi, ça se passerait dans la rue. En mouvement. »

Gars d’auto, la musique que j’aime va au rythme des poteaux de téléphone : lui, c’est la vélocité du pas qui détermine la saccade, les hachures. « Toutes mes chansons suivent mon beat de marche. Et il me vient des idées et des mots, dans le pas, y a aussi mon coeur qui bat, ma tête qui répond. Et ça donne des chansons qui se chantent toutes a cappella en marchant. Pour l’album, il me restait juste à transposer mes marches en riffs de guitare acoustique. » Il y a les accords dans le livret. « On les a faits autour des riffs, en studio, sans click track sauf deux chansons [la fameuse piste-guide à la rythmique clinique], et tout le monde a joué en même temps jusqu’à ce que ça tienne. C’est pour ça que c’est bon.»

Ça parle de la mort, mais bon sang que ça groove. Le plus souvent en boucle, dans la répétition indomptable de la marche, mais avec des refrains et des ponts, Leloup sait comment construire des chansons. « Ce n’était semble-t-il qu’une question de secondes / Elle ne tient qu’à un fil notre place dans ce monde », chante-t-il dans Willie, avec une guitare électrique qui trace une ligne dans un désert d’Ennio Morricone. « Elle est belle, hein, ma guitare ! » Le grand gamin ne retient rien, et surtout pas sa joie. Moment de félicité parmi tant d’autres sur les chemins qui mènentà Paradis City. Même quand c’est noir, c’est lumineux : « Je revois ma silhouette sans gloire saoule sur les trottoirs / Alcoolique ou narcomane il y a quelqu’un qui rit dans mon cerveau en panne » (Retour à la maison). Seul un rescapé peut écrire ça. Et puis, dans Les bateaux, chanter ce constat sur le ton d’un type sorti de prison : « Mais nous sommes toujours en vie, c’est toujours ça de pris. » Et Leloup de me suggérer des destinations de voyage. « As-tu un mois ? Pars ! Vas-y ! »


Jean Leloup - Retour à la maison

À Paradis City

Jean Leloup, Grosse Boîte/Roi