Explorer des terres musicales inconnues

Le pianiste américain Joel Fan remet au goût du jour des oeuvres pour piano et orchestre.
Photo: Domaine public Le pianiste américain Joel Fan remet au goût du jour des oeuvres pour piano et orchestre.
Dans notre « top 10 » des CD classiques 2014, six parutions dévoilaient des oeuvres inédites ou méconnues. Trente après son avènement, le CD reste un incomparable instrument de découvertes, et la recherche de trésors oubliés devient une discipline musicale de plus en plus populaire auprès des interprètes. En voici cinq parfaits exemples.

Gioseffo Zamponi : Ulysse all’isola di Circe (opéra 1650). Capella Mediterramea. Choeur de chambre de Namur, Clematis, Leonardo Garcia Alarcon. Ricercar 2CD RIC 342.
 

Voilà très exactement la mission d’un grand interprète : user de sa notoriété et de sa crédibilité pour promouvoir des oeuvres méconnues. N’avoir pas fait cela (à l’exception de Sibelius dans les années 50) est le reproche que l’on peut associer pour l’éternité à Herbert von Karajan. Leonardo Garcia Alarcon, révélation musicale (avec Teodor Currentzis et Raphaël Pichon) de cette première moitié de décennie, brille dans le Requiem de Mozart ou les Vêpres de Monteverdi, pour mieux nous révéler Elena de Cavalli (en DVD chez Ricercar) ou ce pur chef-d’oeuvre postmonteverdien, créé en 1650 à Bruxelles. Gioseffo Zamponi, né en même temps que L’Orfeo de Monteverdi, autour de 1600, est mort en 1662. On a perdu toute trace de lui avant qu’il oeuvre, à partir de 1648, à Bruxelles et y compose cet Ulysse all’isola di Circe, le premier opéra représenté dans cette ville. Un Ulysse, dix ans après le chant du cygne de Monteverdi ! Et pas seulement cela : un opéra qui tient parfaitement la comparaison. Inutile de paraphraser un livret parfait, qui décrit, dans un luxueux livre-disque, toutes les circonstances de la création et de la reconstitution moderne de cette oeuvre. Le résultat est passionnant et une composition majeure vient d’entrer au répertoire.
  

Walton et Hindemith: Concertos pour violoncelle et orchestre (1956 et 1940). Christian Poltéra, Orchestre symphonique de Sao Paolo, Frank Shipway. Bis SACD 2077 (SRI).


Oh que ce disque a failli se trouver dans le « top 10 » de l’année 2014 ! Le seul minime reproche que je peux lui adresser est un positionnement des micros un peu trop près du soliste. Cela dit, techniquement, le bilan est très positif, car les timbres sont superbes et l’orchestre remarquablement fouillé. Et, musicalement, quel bonheur ! Alors, oeuvres à découvrir ? Oui, car les noms de Walton et Hindemith ont beau être connus, ils se retrouvent beaucoup plus dans les livres d’histoire de la musique que dans les programmes des concerts. Ces deux compositeurs illustrent bien ce que j’appelle le « XXe siècle perdu », effet de la double entreprise de marginalisation par les nazis (Hindemith, compositeur déclaré « dégénéré »), et par le leurre, après-Guerre, du « progrès en musique ». Walton s’en est mieux tiré qu’Hindemith, car les Anglais ont toujours continué à promouvoir leurs compositeurs éminents. Cela dit, ces interprétations exceptionnellement détaillées et justes viennent à point nommé pour tenter de réhabiliter un répertoire. Et bravo à Christian Poltéra, pour cette croisade, déjà incarnée dans un CD Martin, Honegger Schoeck en 2012. Les oeuvres pour violoncelle seul (Passacaille de Walton et Sonate op. 25  n° 3 de Hindemith) ne sont pas à négliger, loin de là.
 

Danses pour piano et orchestre. Oeuvres de Pierné, Castro, Chopin, Saint-Saëns, Weber, Gottschalk et Cadman. Joel Fan (piano), Northwest Sinfonietta, Christophe Chagnard. Reference Recordings RR-134 (Naxos).
 

La musique sert aussi au divertissement. Voici donc le disque « anti-prise de tête » pour ceux qui aiment le répertoire pour piano volubile. Il y a cinquante ans, le Scherzo de Henry Litolff était le parangon de ces oeuvres pour piano et orchestre autour de dix minutes et visant l’éblouissement par la verve et la virtuosité. Le pianiste américain Joel Fan remet au goût du jour sept de ces pièces d’apparat. Il ne retourne pas à Litolff, mais parmi les oeuvres un peu connues choisit Krakowiak de Chopin et la Polonaise brillante de Weber, orchestrée par Liszt. Le reste est vraiment rare : Fantaisie-ballet de Pierné, Valse-caprice de Saient-Saëns, Grande tarentelle de Louis Moreau Gottschalk, Valse-caprice de Ricardo Castro Herrera et un petit bijou : Dark Dancers of the Mardi Gras de Charles Wakefield Cadman (1881-1946). Le Northwest Sinfonietta n’est assurément pas le Philharmonique de Berlin, mais ceux qui aiment le genre n’ont pas eu grand-chose à se mettre sous la dent ces dernières années.
  

Kalliwoda: Les trois Quatuors à cordes. Quatuor Talich. La Dolce Volta LDV 260 (HM).
 

Il ne s’agit pas là d’une nouveauté. La Dolce Volta a choisi de rééditer les plus beaux enregistrements Calliope du Quatuor Talich. Celui-ci, de 2005, nous révélait les extraordinaires trésors des trois quatuors composés par Johann Wenzel Kalliwoda (1801-1866) entre 1835 et 1838. Dans un idiome post-Haydn, on trouve ici les oeuvres d’un esprit riche et inventif, comme en témoigne le Scherzo en pizzicato du 1er Quatuor (oui : la 4e Symphonie de Tchaïkovski 40 ans avant !). La musique de Kalliwoda sonne comme une sorte de Haydn tchèque. La danse est présente, par exemple dans l’irrésistible Finale du 3e Quatuor, un chef-d’oeuvre d’inventivité. Kalliwoda est en quelque sorte un compositeur qui, au milieu des années 1830, maintenait la verve et l’héritage spirituel de Mozart et Haydn (puis Mendelssohn) au moment ou le monde musical germanique s’enfonçait dans le romantisme profond… C’est à connaître, non seulement comme une découverte, mais aussi comme un vrai « disque de compagnie » dont vous ne vous lasserez pas. Reste à trouver un moyen de ne pas déchirer le carton en cherchant à sortir le CD de son fourreau…


Reznicek: Symphonies n° 3 et 4. Robert-Schumann Philharmonie, Frank Beermann. CPO 777 637-2.


Je n’allais pas rater l’aubaine de rappeler au bon souvenir de tous Emil Nikolaus von Reznicek (1860-1945), connu pour son ouverture Donna Diana, mais avant tout collègue et « ami » frustré de Richard Strauss, dont il a parodié le succès et la vanité dans deux poèmes symphoniques irrésistibles : Schlemihl et Der Sieger. CPO continue son salutaire travail de réhabilitation de Reznicek. Si les symphonies (la « Tragique » et l’« Ironique ») parues jusqu’ici n’avaient pas totalement tenu leurs promesses, les Symphonies n° 3 et 4 (1918 et 1919) sont fascinantes, à la fois pour leurs réussites et leurs impasses. La question-clé, qui se pose à Reznicek en 1918, est « où va le genre symphonique ? » La 3e Symphonie, « Dans un style ancien », brasse un univers vieux de cent ans (le début du Finale : pure 4e de Mendelssohn !). Oh que Reznicek devait envier Kalliwoda d’avoir vécu à son époque ! La 4e Symphonie entérine le constat que le vaste poème symphonique à la Richard Strauss offre au compositeur du début du XXe siècle un cadre plus accueillant que celui, codifié, de la symphonie. L’oeuvre est néanmoins pur bonbon pour qui connaît son XIXe siècle germanique. Wagner, Mahler, Strauss, Beethoven sont brassés et rebrassés par l’esprit caustique d’un musicien quasiment désemparé face à l’avenir.


Joel Fan joue la Grande Tarantelle de Gottschalk



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