Prochaine étape: la grève générale

Cris de colère et symbole du bâillon que les syndicats accusent le gouvernement de vouloir leur imposer: tout y était. À l’image de la manifestation La Marche du bâillon qui s’est déroulée hier midi sur le chemin de la Côte-des-Neiges, à Mon
Photo: Cris de colère et symbole du bâillon que les syndicats accusent le gouvernement de vouloir leur imposer: tout y était. À l’image de la manifestation La Marche du bâillon qui s’est déroulée hier midi sur le chemin de la Côte-des-Neiges, à Mon
Le dirigeant de la FTQ se fait visiblement pousser dans le dos par sa base militante, pressée d'en découdre avec le gouvernement. «Pour l'instant, 125 syndicats locaux nous ont envoyé des demandes pour faire la grève générale avant les Fêtes, a-t-il expliqué lors d'un point de presse. Mais une grève générale, ça ne s'improvise pas, on ne peut pas faire ça [si facilement]. Par contre, on ne mettra pas ce débat-là de côté. Nous allons en discuter. Ce n'est pas à éliminer du tout, comme possibilité.»

La grève générale est aussi envisagée à la CSQ, qui représente surtout des enseignants et des travailleurs de services de garde. «Alourdir l'action, ça peut aller jusque-là, a lancé le président de la CSQ, Réjean Parent. Au moment où on se parle, le conseil général a adopté une orientation à l'effet de convoquer nos assemblées générales en janvier. Et rien ne sera rejeté du menu. L'attaque gouvernementale est tellement grave qu'il faut envisager ça. La paix sociale est sérieusement mise en péril.»

Réjean Parent ne pense pas que ses syndiqués voudront ralentir le pas. «Les actions [d'hier] ne sont pas une fin. La centrale pourra connaître un repos lorsque le gouvernement aura retraité sur ses velléités de privatisation et d'affaiblissement du mouvement syndical. Il est très prévisible de voir s'alourdir l'action au niveau de la CSQ pour faire en sorte que le gouvernement se mette une fois pour toutes à l'écoute. Vous avez raison d'anticiper une intensification si le gouvernement continue de faire la sourde oreille.» La CSQ et la FTQ représentent plus de 600 000 syndiqués au Québec.

Les syndicats prêts à poursuivre la bataille

Par contre, si les autres centrales syndicales ne sont pas allées aussi loin dans leurs menaces, elles ont toutes prévenu que les actions d'hier «n'étaient qu'un début» et que les manifestations et les programmes de sensibilisation se poursuivront au cours des prochaines semaines. «On va projeter nos actions en 2004 s'il le faut, a soutenu la présidente de la CSN, Claudette Carbonneau. Ce n'est pas vrai qu'on va retourner 40 ans en arrière et permettre à la société de s'appauvrir.»

Selon Mme Carbonneau, la «colère» exprimée hier démontre que le gouvernement a réussi à se mettre tout le Québec à dos. Elle demande au gouvernement de «ralentir le tempo» et de ne pas hésiter à dire que des erreurs ont été commises. «Il n'y a aucune honte à dire: "je me suis trompé et je vais réviser certains projets de loi."»

Henri Massé espère quant à lui que Jean Charest «sait prendre la température de l'eau». «Je n'ai pas vu du monde choqué de même à la FTQ depuis 1972, et je suis sûr que c'est pareil ailleurs, a-t-il dit. Les secteurs privé et public sont dans la rue ensemble, bravant une température de chien. Le message est clair, le mécontentement est généralisé. Pour l'instant, c'est court, mais on va revenir avec un programme d'action en janvier ou février.»

Le syndicaliste reproche au gouvernement de ne consulter personne et de vouloir faire passer ses projets de loi controversés à toute vapeur avant Noël. «Je n'ai jamais vu ça, au Québec, lance Henri Massé. Le gouvernement dit qu'il nous consulte, mais c'est pas vrai pantoute! On a eu une heure de discussion seulement en commission parlementaire pour débattre de l'article 45. Ç'a pas de bon sens!»

Des actions spectaculaires... et dérangeantes

Le discours syndical avait été solidement appuyé par les militants sur le terrain au début de la journée alors que des centaines d'actions ont perturbé les activités dans plusieurs régions.

Le fonctionnement des quatre plus gros ports du Québec a été complètement paralysé par les syndiqués dès 5h, même si ces installations relèvent des autorités fédérales. Ainsi, dans les ports de Montréal, Québec, Trois-Rivières et Bécancour, des manifestants ont bloqué l'entrée des camions et empêché le chargement et le déchargement des navires.

«Il y aura un délai de quelques heures et des conteneurs ne seront pas livrés à temps», explique Michel Turgeon, directeur des communications au port de Montréal. «Le retour à la normale doit se produire assez vite parce qu'il faut maintenir la réputation du port à l'étranger. Déjà, j'ai reçu des appels de clients inquiets.» Au port de Québec, où quatre navires attendaient leur chargement, le retard devrait se résorber au cours des prochains jours. La FTQ a donné l'assurance que tout sera rentré dans l'ordre aujourd'hui à midi, partout à travers la province.

D'après la direction du port de Montréal, aucun acte de vandalisme n'a eu lieu. C'est d'ailleurs le constat général dans la province. Les manifestations se sont déroulées dans le calme et aucune violence n'a été rapportée. Le seul incident qui a failli mal tourner s'est produit vers 7h au port de Montréal. Pour contenir les manifestants qui envahissaient la rue Notre-Dame et allumaient des feux dans des barils, la police a déployé l'escouade antiémeute. Le service d'ordre de la FTQ a toutefois fait reculer les membres de la centrale.

Routes principales bloquées

Un autre coup d'éclat est survenu à l'aube lorsque des syndiqués FTQ et CSQ, qui agissaient en tandem tout au long de la journée, ont commencé à fermer des routes dans plusieurs régions du Québec. La route 175, qui traverse la réserve faunique des Laurentides et permet d'accéder au Saguenay, a été bloquée par 800 manifestants qui ont déversé trois camions de sable sur la chaussée. Rapidement, un bouchon de circulation, principalement composé de poids lourds, s'est étiré sur des kilomètres.

D'autres voies d'accès importantes dans plusieurs régions ont également été la cible des syndiqués. C'est le cas de la route 117 vers l'Abitibi, qui a été bouclée toute la journée, de la route 173 vers Chibougamau et de la route 132 à hauteur de Saint-Fabien, dans le Bas-Saint-Laurent. Cette dernière fermeture a provoqué une congestion sur plus de quatre kilomètres, uniquement formée de camions là aussi puisque la consigne selon laquelle les automobiles et les véhicules d'urgence devaient pouvoir circuler a été respectée.

La route 138 près de Port-Cartier a aussi vu une ligne de véhicules se figer sur place, perturbant du même coup l'avancement des travaux sur le chantier de l'aluminerie Alouette, sur la Côte-Nord, où on attendait des matériaux.

Le Syndicat de la fonction publique du Québec a quant à lui bloqué hier l'entrée du Complexe G à Québec, qui abrite les fonctionnaires. Les syndiqués ont aussi tenu des opérations «ménage sous-traitance» dans les milieux de travail à travers le Québec. Quelques centaines de membres du Syndicat des professionnels du gouvernement du Québec ont manifesté devant le parlement en compagnie des responsables des centres de la petite enfance.

Les transports en commun au ralenti à Montréal

Malgré la promesse des chefs syndicaux de ne pas toucher aux services à la population, la Société de transport de Montréal (STM) en a eu plein les bras à l'heure de pointe matinale. Des actes de vandalisme ont été perpétrés au cours de la nuit dans les garages de LaSalle et Anjou. Le déclenchement d'alarmes d'incendie et de multiples pannes d'électricité ont entraîné le blocage des portes permettant la sortie des autobus. Il a donc fallu procéder à l'ouverture manuelle des portes, une tâche plutôt laborieuse, avant que les autobus ne puissent prendre la route. «On a réussi à sortir des autobus au compte-gouttes à Anjou, ce qui fait que le service dans tout le secteur de l'est de l'île, soit Anjou, Pointe-aux-Trembles, Rivière-des-Prairies, Montréal-Nord et Saint-Léonard, a été réduit de moitié», explique Odile Paradis, porte-parole de la STM. À 7h30, seuls 125 autobus sur 219 roulaient dans ces secteurs.

Du côté de LaSalle, les premiers autobus n'ont pas pu sortir des garages avant 7h30 et on n'en comptait alors qu'une soixantaine sur la route au lieu de 245. Les usagers ont donc été privés de service pendant plusieurs heures dans l'ouest de l'île, notamment dans les secteurs de LaSalle, Verdun, l'île des Soeurs, Kirkland, Baie-d'Urfé et Sainte-Anne-de-Bellevue. La situation s'est rétablie à mesure que l'heure de pointe a passé. La STM entend imposer des mesures disciplinaires à l'endroit de certains employés en amputant leur chèque de paye, a indiqué Mme Paradis. Le syndicat d'entretien de la STM soutient que le mot d'ordre était de manifester dans le calme et qu'aucun geste de vandalisme n'a été commandé.

Grande manifestation devant les bureaux de Jean Charest

La plus grande manifestation s'est déroulée en après-midi à Montréal. Les centres de la petite enfance (CPE) avaient convié leurs sympathisants à une vaste manifestation devant les bureaux montréalais du premier ministre Jean Charest. Près de 40 000 personnes, selon l'estimation des organisateurs, ont envahi la rue McGill College vers 13h30 (voir autre texte en page A 3).

Divers rassemblements ont aussi eu lieu dans les établissements de soins de santé un peu partout au Québec, sans incident notable. Le seul problème signalé a été recensé au CHUM de Montréal, où la direction de l'hôpital a pris la liberté d'annuler des centaines de rendez-vous et de 75 à 90 chirurgies. Henri Massé et Claudette Carbonneau ont dénoncé cette décision puisqu'ils avaient personnellement prévenu le gouvernement que tout le personnel hospitalier serait à son poste et qu'aucun délai n'était nécessaire.

La poussière n'était pas encore complètement retombée et les militants pas tout à fait séchés que, déjà, on estimait que la journée avait été un franc succès. Henri Massé affirme que les prochaines actions continueront à cibler des aspects de la vie économique du Québec, comme les transports et les ports, puisque «c'est le Conseil du patronat qui dirige le Québec maintenant».

Aux quelques endroits où la population a subi les contrecoups des moyens de pression, il faudra apprendre pour la prochaine fois, pense Réjean Parent, président de la CSQ. «Si certaines situations ont entraîné un impact sur la population, on aura un bilan à faire à l'interne. Chose certaine, ce n'était pas le mot d'ordre syndical d'atteindre la population.»

Avec la collaboration de Jeanne Corriveau et de Tommy Chouinard

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