De la musique pour rouler longtemps

Le cinquième album du musicien d’origine new-hampshiroise Ray LaMontagne allie plusieurs référents musicaux qui ravissent les mélomanes nostalgiques de Syd Barrett, Van Morrison ou encore Jefferson Airplane.
Photo: RCA Records Le cinquième album du musicien d’origine new-hampshiroise Ray LaMontagne allie plusieurs référents musicaux qui ravissent les mélomanes nostalgiques de Syd Barrett, Van Morrison ou encore Jefferson Airplane.

À la fin, quand on a trié, réécouté, soupesé, qu’on a encore une trentaine de disques forts en lice, et qu’il faut réduire à cinq ? C’est le petit tiroir entre les sièges de l’auto qui s’ouvre : voilà ceux qui ont passé le plus gros de l’année sur la route. Les indélogeables. Les revenants à répétition. Ça laisse quand même en rade le Tribal d’Imelda May, le Neil Young enregistré dans un grille-pain, le dernier Beck, le deuxième Jake Bugg, le Taylor Swift virage pop, etc. L’élimination, c’est autant de petites peines d’amour. Ça dit l’affection pour les élus.

 


1. Ray LaMontagne, Supernova : Grâce à la poussée du pusher de musique Dan Auerbach, joueur-clé des Black Keys, nous avons obtenu cette merveille psych-folk, pas du tout dans la manière sombre du gaillard : un disque pour plonger dedans, et nager entre les morceaux, sur le dos, en regardant le soleil flou à la surface. Ce nouveau LaMontagne — son cinquième — est une piscine, un lac, un océan. Et le liquide de toutes les couleurs fait l’effet du mercure chauffé entre les plaques de verre dans les light-shows du Fillmore West autour de 1967-1969. De Lavender à No Other Way, on clapote entre le Floyd époque Syd Barrett et le Jefferson Airplane période Lather. Oui, Airwaves absorbe le Van Morrison d’Astral Weeks, mais j’en jouis. Et continue d’en jouir. À vrai dire, je sais pas quand je vais émerger. Peut-être jamais.


2. Puss N Boots, No Fools, No Fun : Et si on s’amusait ? À chanter, harmoniser, jouer ce qu’on aime, du Wilco, du Johnny Cash, du Roger Miller, nos chansons aussi ? Sasha Dobson a dit oui à Norah Jones, Catherine Popper s’est ajoutée, et puis mine de rien, sans plan de carrière, chacune ayant la sienne propre, le trio est devenu un groupe. Avec un nom qui a du chien et du miaou : Puss N Boots. Et ça a donné ce disque facultatif et tout bon, où les versions pétillent de joie et les voix s’entrelacent, où Down by the River monte au ciel et Bull Rider, ben, c’est comme si les Hay Babies étaient américaines. Ma récréation de l’année.


3. Collectif, The New Basement Tapes: Lost on the River. Eh ! T-Bone Burnett ! On a un tas de vieux textes oubliés du Dylan des Basement Tapes de 1967, manquent les musiques. Ça te tente ? Eh ! Elvis Costello, Marcus Mumford, Jim James, Taylor Goldsmith, Rhiannon Giddens, ça vous dirait ! On ferait comme les gars du Band avec Dylan, jouer ensemble ? Ça donne ça : roots’n’rock supérieur. Parfois des musiques différentes pour un même texte : si forts, les textes ! Rejets pour lui, trésors pour eux. When I Get my Hands on You n’est pas la tendre Lay Lady Lay, mais le sentiment saisit. En cet automne de la totale des Basement Tapes en coffret, ce disque fait le pont et la démonstration. De Dylan à aujourd’hui, pertinence.


4. Jack White, Lazaretto : Deuxième album solo, deux ans après Blunderbuss ? À son nom, disons (il a eu 100 projets dans l’intervalle). Et au nom de pas mal de monde. White récrit, détourne, refait sa sorte d’histoire du rock en parallèle avec la vraie. Mais qu’il pille Led Zep, réusine les Stones acoustiques époque Sticky Fingers, se la joue mod 1967 à la Small Faces, son génie de la décantation en fait du Jack White pur jus, avec le quota requis de riffs marteaux-piqueurs en signature de base. Bien sûr que c’est bon. Ce l’était déjà.


5. Tom Petty et ses Heartbreakers, Hypnotic Eye. Après 40 ans de rock, on veut la vérité, autant qu’un rock de riffs télégraphiés et de refrains prémédités peut en donner, avec de la bonne énergie pour continuer d’avancer. Ce qu’on obtient ici : regard lucide mais pas désespéré. « On the high-wire, above the wildfire / An old acrobat / On faulty cable, still he’s able / Not to fall flat », espère-t-il. D’un tel disque, on exige la cohésion de vétérans aguerris et l’esprit juvénile de gars qui croient inventer le rock de garage : on a tout ça. De quoi justifier le grand show qu’on a eu au Centre Bell.