L'entrevue - La pauvreté revisitée

Le comédien Michel Forget
Photo: Jacques Grenier Le comédien Michel Forget

Depuis plusieurs années, le comédien Michel Forget défend énergiquement la cause des pauvres. Il parle des laissés-pour-compte de notre société avec une incroyable compassion, mais aussi une grande frustration. Une frustration dirigée vers l'indifférence de certaines personnes en ce qui a trait à la difficile réalité des sans-abri et vers les politiciens «qui ne pensent qu'à couper les chèques de BS aux mères monoparentales».

Pour Michel Forget, il est grand temps que la société québécoise abandonne ses préjugés et aborde la pauvreté d'une nouvelle façon. «Il faut arrêter de stigmatiser les pauvres. Ça fait combien d'années qu'on brasse les personnes sur l'aide sociale? Pouvons-nous au moins regarder l'opportunité d'agir autrement? Peut-on arrêter de les menacer de couper leurs chèques? C'est tellement facile de frapper sur ces gens-là. Ils n'ont pas de lobby. Peut-être que les grandes centrales syndicales devraient penser à syndiquer les personnes monoparentales?», demande ironiquement M. Forget.

Le comédien soutient que les artistes, comme Dan Bigras et Luc Picard, prêtent de plus en plus leur voix aux moins bien nantis de notre société, «car il y a un besoin criant au Québec d'aider ces personnes». M. Forget a décidé d'apporter sa contribution et d'épauler les Îuvres du Cardinal Léger dans leur action afin de venir en aide aux sans-abri. Il est porte-parole de l'organisme depuis près de 15 ans et multiplie les sorties publiques pour sensibiliser la population à la cause qu'il défend.

Loin de se résorber, le phénomène de l'itinérance touche de plus en plus de personnes et atteint maintenant les jeunes, dénonce-t-il. «L'itinérance, aujourd'hui, c'est comme le virus du Nil ou le SRAS: ça frappe n'importe où, n'importe qui, et de plus en plus les jeunes à cause du décrochage et d'un paquet d'autres raisons. Ça va à l'encontre de la charité et de l'humanisme de laisser des jeunes dans la rue. C'est très difficile pour eux, et je sais de quoi je parle, parce que je suis passé par là moi aussi.»

Fréquenter l'oubli

Pendant son adolescence, Michel Forget a connu des moments troubles et s'est retrouvé à Boscoville, une institution qui s'occupe des jeunes délinquants, après avoir passé quelques nuits dans la rue. «Ça allait mal à l'école, j'étais toujours assis dans le fond de la classe, quand je n'étais pas dans le corridor, raconte-t-il. J'ai commencé à travailler comme "busboy" à l'âge de 15 ans et j'avais pas mal d'argent dans mes poches. J'ai alors commencé à prendre un verre et à découcher de la maison. Ma mère savait qu'elle était en train de perdre le contrôle. Je me suis retrouvé devant la Cour juvénile, et le juge a décidé de m'envoyer à Boscoville.»

Au début, le jeune homme ne comprenait pas ce qui lui arrivait. «Mais la tendresse a tranquillement fait son chemin. La tendresse, c'est comme l'eau; s'il y a un trou, elle trouve un chemin pour se rendre au coeur de la personne. C'était la meilleure chose que ma mère pouvait faire, parce que je suis tombé entre de bonnes mains.»

M. Forget considère toutefois que la situation des jeunes de la rue, aujourd'hui, est plus difficile qu'à son époque, à cause de la drogue. «À ce moment-là, il n'y avait pas de drogue. C'était déjà un gros problème d'enlevé. Mais s'il y en avait eu, j'en aurais pris. Tu peux pas t'acheter de bière à minuit le soir, mais tu peux maintenant te procurer de la drogue, et de la cochonnerie en plus!»

Avec la drogue viennent aussi les seringues infectées et le sida. La prostitution est également en hausse chez les jeunes de la rue. «La rue, ça veut dire les aiguilles, la prostitution, les maladies et la tuberculose qui revient "à la mode". Ce n'est pas un monde facile», dit-il.

Le comédien a décidé d'aider les gens à se sortir de ce «monde», il y a plusieurs années, lorsqu'il a vu à la télévision une dame distribuer de la nourriture à des sans-abri.

«J'ai eu l'appel "Jeanne d'Arc" quand je regardais les nouvelles et que j'ai vu cette dame. Cette histoire-là m'a beaucoup touché. Je me suis alors dit: si on avait un autobus chauffé, ça pourrait être un refuge pour les itinérants, qui pourraient prendre un bon café au chaud.»

Au même moment, la STCUM se débarrassait de plusieurs autobus. Avec l'aide du Syndicat des employés d'entretien, M. Forget et quelques amis ont transformé un autobus pour qu'il puisse répondre aux besoins de sans-abri de Montréal. Mais une fois arrivé dans la rue, quand le véritable visage de l'itinérance s'est révélé au comédien, ce fut le choc. «Là, c'était un cours 101 sur l'itinérance. Les maladies, les condoms, les seringues, l'alcoolisme. C'est bien beau Don Quichotte, mais la réalité reste frappante. C'est une prise de conscience, et je me suis rendu compte que ce n'était pas une "job" d'amateur».

Une journée, dans sa «grande volonté», le comédien décide de servir du bouillon de poulet aux sans-abri. «Mais le bouillon de poulet, c'est salé et ça donne soif! Vous pouvez donc vous imaginer ce qu'allaient faire les itinérants en sortant de l'autobus!» déclare le comédien, avec un petit sourire au coin des lèvres.

«On s'aperçoit alors que nous sommes bons, efficaces, pour aller chercher de l'argent et sensibiliser la population.» M. Forget laisse son autobus entre les mains de personnes oeuvrant depuis longtemps dans ce milieu et décide d'aider les Îuvres du Cardinal Léger à amasser des dons. L'organisme vient aujourd'hui en aide à plusieurs équipes d'intervenants travaillant auprès des sans-abri et des jeunes de la rue.

Briser le cycle de la pauvreté

D'après M. Forget, pour que la pauvreté cesse de se transmettre de génération en génération, il faut dès aujourd'hui aider les parents pauvres. «Le petit, quand il est dans le ventre de sa mère, s'il avait la possibilité de dresser le bilan des êtres qui l'ont fait, il pourrait peut-être se dire "je vais passer mon tour pour cette fois-là". Mais ce n'est pas le cas. On est quêteux de père en fils, de mère en fille, et il faut faire quelque chose pour arrêter le cycle.»

Pour commencer, accorder une aide financière adéquate aux femmes chefs de familles monoparentales qui élèvent des enfants et qui vivent de l'aide sociale. «Si, à travers elles, on peut sauver les enfants, c'est bien. Il faut arrêter de se demander: "pourquoi cette femme-là est allée faire des enfants dans sa condition". Élever des enfants, c'est toute une responsabilité. Pouvons-nous au moins leur accorder le salaire minimum?», demande M. Forget.

«Qu'on pousse un gars de 18 ans à aller travailler, c'est correct. Mais la mère qui a des enfants, un instant. On va arrêter de vouloir punir la mère, parce que ce sont les enfants qu'on punit. C'est la mort à petit feu pour eux. Vous savez, on ne vient pas au monde avec le désir secret de devenir un itinérant. Il y a des raisons qui nous y poussent.»

M. Forget aimerait bien rencontrer les personnes «qui font les lois et qui décident de couper 50 $ sur les chèques de bien-être social si le petit n'a pas cinq ans» et leur poser une question: «Avez-vous déjà eu faim? Avez-vous déjà eu le goût de voler son sac à une femme pour pouvoir manger? Quand tu n'as pas connu ça, tu fermes ta gueule...»

Outre son rôle comme porte-parole des Îuvres du Cardinal Léger, M. Forget poursuit sa carrière de comédien. Il sera notamment possible de le voir en janvier dans un film de Claude Fournier Je n'aime que toi, où il tient le rôle d'un vieil écrivain renommé en mal d'inspiration qui tombe amoureux d'une jeune prostituée. Le printemps prochain, il sera de retour dans la télésérie Lance et Compte et, à l'automne 2004, il incarnera le meilleur ami de Félix Leclerc dans la minisérie Le Fou de l'Île.

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