Les derniers maïs des îles de Boucherville

Photo: Michaël Monnier Le Devoir

Très tôt le matin, par une belle journée du mois d’août, Robert Savaria perpétue ce que son père et son grand-père faisaient au début des années 40, c’est-à-dire cultiver le maïs sucré de consommation sur les îles de Boucherville.

 

La brume matinale enrobe comme une toile d’araignée les champs qui s’illuminent dès que le soleil pointe ses premiers rayons. Un climat d’exception qui permet, grâce à l’évaporation du fleuve, une rosée bénéfique, qui bruine ainsi les fameux épis de maïs des Savaria.

 

Depuis qu’on sait que le gouvernement a renouvelé les baux des cultivateurs pour une dernière fois dans ces îles en 2008, une certaine amertume et un combat perdu d’avance perturbent la famille.

 

En 2016, la totalité des terres agricoles restantes redeviendra la propriété de la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ), soit de l’État, et pourra ainsi, selon le bon vouloir d’une partie des Bouchervillois, redevenir des espaces de loisir en respectant l’écosystème des basses terres du fleuve.

 

Étalement urbain

 

Ce drame un peu oublié illustre encore une fois le retrait de l’agriculture au profit de zones urbaines, une situation qui ne favorise aucunement la relève agricole, déplore Robert Savaria. Plusieurs agriculteurs ont tout tenté pour y remédier : pétitions et lettre au ministre de l’Environnement, devenu depuis ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation.

 

On accuse parfois les agriculteurs, à tort, d’utiliser des pesticides qui se retrouvent par infiltration dans les eaux fluviales. Vrai, répondront certains écologistes, mais vrai aussi pour les terrains de golf situés à proximité, et encore vrai pour certains parcs ou espaces récréatifs, ou pour les nouvelles habitations luxueuses du boisé de Boucherville.

 

Pourquoi, alors, ne pas tenter de faire comme à Neuville et trouver, pour les îles de Boucherville, une zone réservée avec un cahier des charges très strict sur l’usage de pesticides, afin de créer une appellation réservée du maïs des îles ?

 

Un produit au goût unique, que lui confère le microclimat. Certains le trouvent même carrément supérieur au maïs de Neuville, en voie d’obtenir son appellation de réserve.

 

Ce qui se joue sur les îles, précise M. Savaria, est le reflet de ce qui se passe dans bien des zones agricoles pour favoriser l’urbanisation et l’implantation de condominiums de luxe, comme cela s’est passé sur l’île des Soeurs.

 

Un dernier espoir

 

Pour Robert Savaria, comment le ministre de l’Environnement qu’était Pierre Paradis en 1994, devenu depuis ministre de l’Agriculture, peut-il prendre position aujourd’hui au sujet des îles de Boucherville ? Un choix difficile et une cause qui favorise toujours l’environnement avant la cause agricole, selon l’agriculteur.

 

Dans un dernier cri du coeur, il aspire encore un peu au soutien des élus, qui permettrait aux îles de Boucherville de conserver ce droit acquis.

 

La grande barge de métal des Savaria traverse le bras du fleuve qui les conduit du boulevard Marie-Victorin jusque sur les îles. Les sacs de maïs sont déchargés chaque jour pour alimenter le petit kiosque de la rue de Montbrun, à Boucherville, et celui de l’UPA la fin de semaine. En théorie, il reste deux années aux Savaria pour cultiver leur maïs sucré comme l’ont fait avant eux les trois générations précédentes.

 

En 70 ans, dit Robert Savaria, les choses ont bien changé. En mieux ou en pire, l’histoire nous le dira. Résigné, le cultivateur s’en retourne chaque soir vers le rivage avec le sentiment du travail accompli. Déjà, le soleil devient timide et laisse entrevoir, en ombre chinoise, le mât du Stade olympique.

 

Demain, la brume du fleuve envahira de nouveau ses épis, ceux de la controverse, qui sont ainsi presque devenus amers. Il restera donc deux récoltes pour apprécier ce maïs unique de très grande qualité que produit depuis 70 ans la famille Savaria. Mais, qui sait, parfois, la vie réserve des surprises…