Entrevue - Revenir d'exil avec Louise-Anne Bouchard

Revenir d'exil comporte des risques. Celui de retrouver des lieux qui ont changé en notre absence, ou encore d'y retrouver les traces de drames qui n'y ont jamais été résolus.

C'est peut-être ce qu'a constaté l'écrivaine Louise Anne Bouchard lorsqu'elle est revenue de Suisse pour faire un court séjour à Montréal, il y a quelques années.

Notre lieu de naissance donne toujours accès à une intimité, et c'est sans doute ce qui a inspiré le titre du livre que Louise Anne Bouchard a publié à la suite de ce séjour: Montréal privé, publié chez Lanctôt.

Le roman, qui ne fait que 70 pages, relate la rencontre d'une Québécoise d'origine, vivant depuis en Suisse, avec un de ses anciens professeurs à Montréal.

On y retrouve une nostalgie mêlée de déception, un engouement par exemple pour les journées d'hiver à marcher dans les rues, emmitouflée jusqu'au cou, mais aussi un certain dégoût pour une ville où elle constate que le français a encore reculé.

«Dans mon souvenir, rien n'est plus beau qu'un hiver à Montréal, écrit-elle. Je ne pourrai faire l'économie de cette nostalgie. Mais je ne ferai jamais assez d'argent non plus pour réchauffer tout ce que j'y ai grelotté.»

Car il y a aussi de l'amertume dans la prose de Louise Anne Bouchard, une ambivalence devant un peuple qui est le sien, puisqu'elle a grandi à Saint-Henri dans un foyer nationaliste, mais qui la navre aussi.

«Nous laissons les anglophones éructer, puis se couvrir la bouche de la main, s'organiser un regard malicieux et supérieur, pour enfin s'entendre dire: excuse my french, sans réagir parce que nous sommes incapables de le faire», écrit-elle.

En entrevue, Louise-Anne Bouchard, qui était récemment de passage à Montréal, affirme cependant que ce n'est pas pour des raisons politiques qu'elle a quitté le Québec il y a quatorze ans au bras de son mari européen. Il y avait cependant ce désir de partir, de voir le monde, qui planait sur toute une génération d'étudiants des années 70. «Quand je suis partie, je n'en pouvais plus. Je rêvais de m'envoler», écrit-elle. Aujourd'hui, Louise-Anne Bouchard séjourne peu au Québec.

«Si je n'ai pas intérêt à revenir, je ne vois pas pourquoi je reviendrais», dit l'écrivaine en entrevue. Louise Anne Bouchard a quand même tenu à faire publier son dernier livre au Québec, alors que ses cinq précédents romans avaient paru chez L'Âge d'homme, un éditeur suisse. Comme l'action se passait à Montréal, dit-elle, elle préférait le faire publier chez Lanctôt.

Mais son regard sur les Québécois demeure très critique. «Simplement, survivre, pour moi, ce n'est pas vivre. Nous méprisons ceux qui ont de l'argent et, en sourdine, nous en voudrions volontiers. Si, par malchance, un ou une insulaire a le malheur d'en faire, nous le traitons de snob, nous évitons de lui parler parce qu'il n'entre plus dans la catégorie des gens qui bossent, qui s'usent, qui crèvent à faire des trajets en métro, éclairés par une lumière verte qui rendrait méconnaissable la femme la mieux maquillée», écrit-elle.

Le ton ne manque pas de mordant, et Louise Anne Bouchard n'hésite pas non plus, à un point du récit, à parler de «colonisés».

«J'ai deux nationalités, deux amours, peu de griefs tenaces sinon quelquefois une pincée de cynisme qui me gicle de la bouche», écrit-elle au moment de conclure son roman. Mais on ne se défait pas facilement de son enfance, même en la tenant à des milliers de kilomètres de distance. Et parions que c'est un sujet sur lequel elle reviendra.