Le retour de Léolo à Cannes

Vingt-deux ans plus tard, Léolo restauré revient sur la Croisette, devant une foule considérable.
Photo: Éléphant – mémoire du cinéma québécois Vingt-deux ans plus tard, Léolo restauré revient sur la Croisette, devant une foule considérable.

Bien des Québécois s’étaient donné rendez-vous du côté de Cannes Classics, où était projeté Léolo de Jean-Claude Lauzon. Cocktail, projection. Grande affaire et douce revanche du fantôme de Lauzon. En 1992, le film avait eu les honneurs de la compétition, fort applaudi, précise sa productrice de l’époque, Lyse Lafontaine, qui parle même d’ovation. Sauf que le fougueux cinéaste, angoissé, prétentieux et tout ce qu’on voudra, s’attendait à gagner un prix. Or, rien au palmarès. Niet ! Nada ! Un choc ! « Dévasté », résumait à l’époque Pierre Bourgault, qui jouait le dompteur de vers dans ce film-là.

 

Toujours en mai, au même Palais, 22 ans plus tard, Marie-José Raymond et Claude Fournier, d’Élephant – mémoire du cinéma québécois, après restauration du Léolo de 1992, montaient dans la salle Buñuel pour sa seconde naissance. Marie-José Raymond rappelle à quel point Lauzon, grand perfectionniste, était aussi un semeur de zizanie et portait une douleur liée à sa peur de la folie. Tout ça est dans le film d’ailleurs. Claude Fournier évoque un Léolo à l’époque mal compris, choquant par des scènes crues, osées : Ginette Reno sur le bol de toilette, les gamins qui violent une chatte sous ses miaulements de douleur, etc.

 

Et chacun d’évoquer la mort tragique dans le petit avion en explosion de Lauzon et de sa copine Marie-Soleil Tougas. Accident réel ? Court-circuit d’un système nerveux fragile ? Qui le saura et qui le dira ? On laisse aux morts leurs secrets. Bourgault n’est plus là non plus. Ginette Reno chante pour le Canadien quelque part. Mais Léolo revit.

 

Cannes Classics présente des films restaurés de partout au monde : 24 cette année, dont deux documentaires. Le délégué général du festival, Thierry Frémaux, en plus de visionner des myriades de films pour composer la Sélection officielle, s’enfile lui-même les 200 oeuvres restaurées soumises. Comme quoi, il ne doit pas dormir souvent.

 

La section Cannes Classics a dix ans, Élephant en compte cinq. Leur union pourrait donner des fruits futurs. En tout cas, c’est toujours bon, d’avoir un pied dans la porte. Le cinéma québécois a le vent dans les voiles et un film en compétition. Un moment parfait pour rappeler que notre septième art a aussi une histoire. « Toutte est dans toutte. » On n’ira pas s’en plaindre. « Nous voici dans le club des grands », se réjouit Marie-José Raymond.

 

En tout cas, plusieurs personnes s’étaient déplacées dans la salle Buñuel, histoire de connaître ou de reconnaître ce film-là. Avant la projection, Thierry Frémaux, pour se mettre dans l’ambiance, a même lancé, façon de Gaulle : « Vive le Québec libre ! » Pas au courant visiblement, des derniers sondages en la matière. On est à Cannes et on en sourit. Certains Québécois plus jaune que d’autres. Chacun traîne sa société avec soi.

 

Du côté de Tombouctou

 

Vu en compétition, un film très beau mais manichéen, Timbuktu d’Abderrahmane Sissako, le cinéaste de Bamako. Poétique aussi, comme un conte noir de griot. Le désert, ses dunes et la tente d’une famille paisible d’éleveurs semblent sortis d’un rêve exotique. Pas loin, Tombouctou, sous le joug des djihadistes, qui interdisent les plaisirs de la vie, fouettent les musiciens et les joueurs de football. Mais le tendre Kidane tue sans le vouloir Amadou, le pêcheur qui a abattu sa vache. Et la machine de la charia se met en branle. Rien ne va plus.

 

Le film idéalise le bonheur de Kidane et de sa petite famille, trop doux pour être vrais, à côté des extrémistes infâmes. Mais en 2012, tout ça ou presque est arrivé. Un couple fut lapidé à mort à Aguelhok, une petite ville malienne, la scène diffusée sur Internet. Sissako entend dénoncer le pire, et se sert de ce conte moderne, odieux, naïf, terrible et d’une beauté fulgurante.

 

Grosse et bonne photo de Xavier Dolan, dans le hall du mythique amphithéâtre Lumière, comme pour tous les cinéastes de la compétition. Alors on pense au rêve de Cannes qu’il avait à 18 ans. « Parce que moi, je rêve,disait le petit héros rebelle dans le Léolo de Lauzon, moi je ne suis pas. »

 

On voit ce vendredi le film d’Atom Egoyan, qui voulait tant revenir à Cannes, après sa traversée du désert. Les rêves se réalisent parfois.