Centraide verse un million à un organisme quarante fois millionnaire

Sylvain Abitbol, président de la Fédération CJA
Photo: Jacques Nadeau Sylvain Abitbol, président de la Fédération CJA

Le deuxième organisme bénéficiaire en importance de Centraide, la Fédération CJA, une agence de collecte de fonds qui vient en aide à la communauté juive, échappe aux critères de financement appliqués aux 324 autres groupes soutenus par l'organisation caritative montréalaise, selon les vérifications faites par Le Devoir.

En vertu d'une entente datant de septembre 1974 et renouvelée le 11 février 1999, la Fédération CJA (Combined Jewish Appeal, ou Appel juif unifié) reçoit chaque année 3,4 % du produit net de la campagne de financement de Centraide, soit le pourcentage que représente la population juive du territoire du Grand Montréal par rapport à la population totale. En 2003, la contribution de Centraide a ainsi totalisé, selon le rapport annuel de l'organisme, plus de un million de dollars.

En contrepartie de l'aide accordée par Centraide, la Fédération CJA renonce à solliciter la population non juive lors de sa propre campagne de financement annuelle. Malgré cette obligation, la Fédération CJA a recueilli l'année dernière 43 millions destinés uniquement à la communauté juive. De cette somme, un million provient de Centraide qui, lors de sa collecte de fonds, a recueilli moins d'argent que la Fédération CJA, soit plus de 41 millions.

La Fédération CJA, qui fait partie d'un regroupement de 156 fédérations et 400 communautés juives indépendantes à travers l'Amérique du Nord appelé United Jewish Appeal, a notamment pour mission de soutenir Israël. Lors de sa campagne de financement de l'année dernière, la Fédération CJA a ainsi distribué outre-mer, et en particulier en Israël, 36 % des 43 millions amassés. La majorité des fonds (58 %) a toutefois été distribuée localement et 6 % ont été versés à des programmes pancanadiens.

Contrairement à la Fédération CJA, les organismes bénéficiaires de Centraide ne peuvent pas mener de collectes de fonds auprès du grand public. Tout au plus peuvent-ils faire une sollicitation très ciblée dans leur milieu respectif.

Selon cette entente qui tient en quatre pages, les fonds versés à la Fédération CJA par Centraide «ne seront affectés qu'à des projets et programmes conformes aux priorités de Centraide». Mais comme l'a expliqué la présidente-directrice générale de Centraide, Michèle Thibodeau-Deguire, la Fédération CJA «ne passe pas par le système d'évaluation comme les autres organismes».

Sept des 22 groupes que chapeaute la Fédération CJA ont reçu une aide financière en 2003. Il s'agit du Cummings Jewish Centre for Seniors (194 600 $), des Caldwell Residences (68 200 $), de la Communauté sépharade du Québec (52 200 $), du Jewish Family Services of the Baron de Hirsch Institute (267 600 $), des Jewish Immigrant Aid Services

(113 200 $), du Jewish Vacational Workshop Inc. (261 600 $) ainsi que de Project Genesis (100 300 $).

De l'aveu même de Mme Thibodeau-Deguire, Centraide ferme les yeux sur cette entente qui accorde un traitement particulier à la communauté juive et que la p.-d.g. reconnaît être injustifiable. «C'est vrai que ça n'a pas de sens. C'est vrai. Tous les autres organismes sont dans le moule. [...] Il n'y a pas de raison qui peut justifier ça. Il y a une entente historique... Tout Centraide, c'est excessivement fragile parce qu'on réunit souvent des choses qui sont contradictoires», a-t-elle expliqué.

Visiblement embarrassée que Le Devoir rende compte de ce partenariat, Mme Thibodeau-Deguire a dit craindre les effets sur l'actuelle campagne de financement de Centraide, qui dépend de la confiance de la population à son égard. «Mon rôle, ici à Centraide, c'est de m'assurer que tout fait sens. Quand je suis obligée de pédaler, c'est qu'il y a quelque chose qui ne fait pas de sens. C'est bien sûr qu'ils amassent plus d'argent que nous. Je ne suis pas folle. Je le vois bien. Je le sais bien. Mais Centraide, c'est fragile», a-t-elle souligné à quelques reprises au cours de l'entrevue.

Mais chose certaine, pour celle qui dirige Centraide depuis 12 ans, cet «échange de bons procédés» a permis à l'organisme d'améliorer ses façons de faire en matière de sollicitation. «Ce compromis-là, il peut être tout à l'avantage de Montréal justement parce qu'en matière de philanthropie, il n'y a personne de meilleur que les gens de la communauté juive, et on en a profité. Ils nous aident encore et participent à solliciter des dons importants, ce qui n'était pas dans notre culture», a affirmé Mme Thibodeau-Deguire.

Selon la Fédération CJA, on dénombre 22 % de juifs vivant sous le seuil de la pauvreté au sein de cette communauté qui compte 93 000 personnes au Québec. L'entente qui permet à la Fédération CJA de demeurer maître d'oeuvre de la distribution des fonds de Centraide est une façon de faire plus appropriée à la culture juive. Cela correspond à une tradition philanthropique développée chez les juifs du monde entier et à un sens fondamental des responsabilités.

«Il y a un attachement naturel entre les juifs du monde entier et l'État d'Israël. Les fonds que la communauté juive envoie à Israël sont pour des besoins civils: hôpitaux, aide humanitaire, intégration des immigrants. Je ne vois pas aujourd'hui le conflit qu'il puisse y avoir entre l'attachement naturel et la population. Nous sommes Québécois. Nous vivons au Québec. C'est notre terre d'accueil. Nos priorités sont au Québec. La majorité des fonds que nous levons sont au Québec. Mais il y a aussi un État qui s'appelle Israël, qui est très proche émotionnellement d'un point de vue des familles», a fait valoir le président de la Fédération CJA, Sylvain Abitbol. Ce dernier a ajouté du même souffle que les mots «charité» et «justice» sont un seul et même terme en hébreu: tsedaka.

Victor Goldbloom, dont la crédibilité dépasse largement la communauté juive, a également participé à l'entrevue avec Le Devoir à titre de président du conseil d'administration du Congrès juif canadien, région du Québec. Il a rappelé à quel point la solidarité est au coeur de toute l'action de la communauté juive, un vieux peuple dont les réflexes d'autosuffisance sont toujours vifs.

«Ce n'est pas un manque de loyauté envers la société tout entière que de conserver une identité communautaire et d'amener les membres de cette communauté à aider leur communauté. [...] C'est un principe biblique. Solidarité et aide aux démunis de votre communauté et à l'étranger aussi. C'est une obligation fondamentale», a soutenu M. Goldbloom.

Pour bien faire comprendre les racines de cette appartenance particulière à la communauté juive, MM. Abitbol et Goldbloom ont accompagné Le Devoir lors d'une visite personnalisée du musée du Centre commémoratif de l'Holocauste à la suite de l'entrevue.

Le président de la Fédération CJA, tout comme la p.-d.g. de Centraide, estime que cette entente «arrange un peu tout le monde». M. Abitbol croit également que si les organismes juifs devaient être assujettis aux critères d'attribution financière de Centraide, il y aurait une perte d'efficacité mais surtout des frais supplémentaires.

«Ça coûterait beaucoup plus cher pour gérer tout ça, je vous le garantis. Le but de tout ça, à mon avis, c'est que nous avons un système très structuré dont les coûts d'opération sont très bas grâce au niveau très important de volontaires qui oeuvrent au niveau de la fédération. Et, à mon avis, un dollar qui arrive de Centraide, c'est un dollar qui est remis à un pauvre. À partir du moment où vous mettez une infrastructure qui va encadrer tout ça, il y aura moins qu'un dollar», a affirmé M. Abitbol.

M. Goldbloom a par ailleurs rappelé que si on peut «peut-être détecter des nuances et des différences de critères» dans cette entente, cela ne change en rien la manière et l'esprit qui inspirent le soutien à des services sociaux.

Du côté tant de Centraide que de MM. Abitbol et Goldbloom, cette entente serait la seule du genre à travers le Canada. Mme Thibodeau-Deguire a plaidé que Centraide joue un rôle rassembleur dans une région comme Montréal. «La communauté anglophone et la communauté francophone ne se mêlent presque pas. Si vous pensez que la communauté juive est isolée... On a encore du chemin à faire», a-t-elle laissé tomber tout en précisant qu'à vouloir régler un problème, on risque parfois d'en créer un plus grave.

Centraide a vu le jour en 1975 mais ses origines remontent à 1966, année où cinq fédérations (principalement d'obédience catholique et protestante) de collecte de fonds se sont unies à la demande des entreprises donatrices et n'ont dès lors mené qu'une seule campagne de financement. Huit ans après cette union, les fédérations ont cédé leurs activités à une structure centrale. Les Allied Jewish Community Services of Montreal se sont alors retirés du groupe et ont signé une première entente avec ce qui allait devenir Centraide.

À l'époque, la communauté juive recevait un montant équivalent à 3,6 % des dons recueillis par Centraide. Lors du renouvellement de l'entente, en 1999, le pourcentage a été établi selon le recensement canadien de 1991. Au cours des prochaines semaines, les plus récentes données du recensement de 2001 devraient permettre de revoir la part que Centraide verse à la Fédération CJA.

Rappelons que la Fédération CJA est en discussions à l'heure actuelle avec le ministère des Relations avec les citoyens et de l'Immigration en vue de la signature d'un protocole d'entente portant sur le recrutement de candidats latino-américains à l'immigration. Ce dossier, révélé par Le Devoir il y a une dizaine de jours, a soulevé de nombreuses critiques, notamment pour ce qui est de l'orientation qu'entend prendre le gouvernement du Québec face à sa responsabilité de choisir les immigrants selon des critères excluant la religion.