Le décrochage professoral - Le reflet des abus du système

Comment le gouvernement québécois peut-il avoir le culot de prétendre ne pas connaître les causes exactes motivant les jeunes enseignants à déserter la profession? Étant moi-même un jeune enseignant, je crois que je suis la personne toute désignée pour en exposer les causes principales.

Dans un premier temps, l'article de Marie-Andrée Chouinard paru dans Le Devoir du 15 octobre donne d'excellentes pistes pour comprendre le phénomène. En effet, la précarité de l'emploi d'enseignant est difficile à accepter pour de jeunes enseignants fraîchement sortis de l'université. Mais nous devons commencer au bas de l'échelle et j'estime que, pour ses deux premières années d'enseignement, le nouvel enseignant doit se faire connaître dans le réseau de l'éducation à travers ses disponibilités en suppléance au sein d'une commission scolaire ainsi qu'en donnant gracieusement son temps en s'impliquant dans diverses activités parascolaires.

Cependant, là où notre système accroche, c'est dans l'abus de la notion de précarité de l'emploi où des enseignants ayant entre cinq et 10 années d'expérience font toujours de la suppléance dans diverses écoles sans avoir de postes permanents. À titre d'exemple, un collègue a dû attendre 11 ans avant de se voir enfin attribuer sa permanence au sein d'une commission scolaire.

Pour un enseignant, la permanence signifie la garantie d'un salaire complet et non pas morcelé en fonction de sa tâche. De plus, c'est la fin de l'insécurité, car on diminue radicalement les risques de ce qui est appelé, dans le milieu de l'enseignement, le bumbing — ce processus où un enseignant ayant plus d'expérience surclasse et en tasse un autre. Dans ce mouvement de personnel, ceux qui écopent sont ceux qui sont au bas de l'échelle et qui se retrouvent avec des tâches d'enseignement impossibles pour eux, car bien souvent, ils n'ont pas été formés dans ce domaine. Demandez et vous verrez: beaucoup de jeunes enseignants se retrouvent dans des classes d'élèves en difficulté ou d'élèves handicapés sans les outils nécessaires pour faire face à la musique.

En ce qui me concerne, j'y vois un manque de reconnaissance des efforts de ces jeunes enseignants qui travaillent comme des acharnés pour se tailler une place au sein d'un milieu qui ne veut pas reconnaître leurs attributs en leur offrant une sécurité d'emploi. Le milieu de l'éducation n'est d'ailleurs pas le seul où le jeune a un statut précaire: les travailleurs sociaux, les éducateurs spécialisés, bref, tous ceux qui travaillent pour un organisme de services publics au Québec sont aux prises avec de telles conditions.

En second lieu, il y a lieu de mentionner un point important. Les jeunes auxquels nous enseignons sont de plus en plus gâtés par la société au sens où ils sont brillants, mais ils disposent de tout sans effort. À l'opposé, en classe, les enseignants leur demandent de chercher et de travailler davantage, ce qui crée souvent une brèche entre ce qui est demandé par le milieu scolaire et ce qui fonctionne dans la société. Nos jeunes se satisfont du strict minimum en croyant fermement qu'ils réussiront dans la vie en employant cette philosophie. En étant moi-même à ma cinquième année d'enseignement, j'ai vu terminer leurs études secondaires quelques cohortes d'élèves qui sont maintenant rendus au cégep et à l'université. Ces élèves reviennent maintenant nous voir en se plaignant que c'est trop difficile à l'université. Oui, effectivement, la marche est haute!

Expérience personnelle

Lorsque j'ai obtenu mon diplôme en 1999, j'avais bon espoir et avais hâte de commencer à travailler dans le milieu scolaire en disant tout haut que j'allais contribuer à former les décideurs de demain. J'ai envoyé des curriculum vitae dans toutes les commissions scolaires du Québec et à quelques autres endroits au Canada. Les seules réponses que j'ai reçues sont venues de la commission scolaire Kativik et de celle de York Region, en banlieue nord de Toronto. Ma conjointe et moi avons opté pour l'Ontario et deux années plus tard, j'étais permanent et j'avais un salaire de loin supérieur à celui de mes collègues québécois, en plus d'une vingtaine de journées de maladie par année (cumulables et monnayables) et une foule d'autres avantages incroyables.

Mais nous n'étions pas au Québec et nous nous ennuyions de notre famille et de nos amis. Après quatre années passées dans la région torontoise, je me suis enfin trouvé un emploi dans un collège privé de l'île de Montréal. Ce que l'histoire ne dit pas, c'est que chaque année, j'ai envoyé plusieurs dizaines de curriculum vitae sans recevoir aucune réponse positive.

Cette petite tranche de vie explique bien deux réalités. La première est que le système favorise l'exode des cerveaux et la seconde est qu'une fois que ces cerveaux sont disposés à revenir et qu'ils ont pris de l'expérience, ils doivent recommencer au bas de l'échelle! Il est clair que les commissions scolaires ne sont pas intéressées à donner des conditions de travail décentes à leurs jeunes enseignants, préférant leur offrir un emploi sur une liste de rappel ou encore, les convoquer en entrevue pour engraisser leur banque de candidatures. [...]

On dit des enseignants qu'ils sont des maîtres et qu'ils forment les décideurs de demain. Quels sont ces maîtres qui ont formé les décideurs d'aujourd'hui qui élaborent eux-mêmes un système aussi impitoyable pour nos jeunes professionnels? Monsieur Charest, monsieur Reid, votre réingénierie ne doit pas ignorer cette dure réalité qu'est la situation des jeunes enseignants au Québec. C'est nous qui enseignons à vos enfants et à vos petits-enfants.