Agora: Le nation building canadien, ou la marginalisation politico-identitaire du Québec

Depuis le 30 octobre 1995, le mouvement souverainiste n'a pas su se tenir alerte devant la montée en puissance du nation building canadien. Les débats ont surtout porté sur l'évolution du nationalisme civique québécois ou sur le déséquilibre fiscal. Bien que ces questions soient d'une grande importance, elles n'ont pas été situées dans le cadre plus large de ce nation building canadien et menaçant pour l'identité québécoise. Le texte du député bloquiste Yves Rocheleau, publié les 4 et 5 octobre derniers dans Le Devoir, en plus d'être rafraîchissant, est riche d'une pédagogie pertinente et d'actualité au chapitre de l'analyse du nation building canadien. Nous aimerions maintenant y contribuer en illustrant en quoi consiste cette construction politico-identitaire et ses dangers pour le peuple québécois, une démarche qui s'inscrit d'ailleurs dans l'appel à la réflexion lancé par le chef du Parti québécois, Bernard Landry.

Le désir de faire du gouvernement fédéral le miroir des valeurs canadiennes auxquelles les individus devraient se référer trouve son origine politique dès les débats qui ont entouré la Confédération de 1867. À l'époque, ce n'était un secret pour personne que John A. Macdonald aurait préféré que tous les pouvoirs étatiques soient concentrés au sein d'un seul palier gouvernemental. Le Québec avait fait du fédéralisme la condition principale de son adhésion à l'union des colonies britanniques d'Amérique du Nord. C'est ainsi que la souveraineté fut partagée entre le gouvernement fédéral et les provinces. Toutefois, John A. Macdonald et ses partisans n'ont jamais abandonné l'idée de fondre tous les pouvoirs au niveau fédéral. Au point de vue politique, 65 lois provinciales furent désavouées et 57 réservées entre 1867 et 1896.

L'effet s'est également fait sentir au point de vue identitaire afin de renforcer l'allégeance envers la grande nation canadienne, comme les lois sur la citoyenneté, la loi sur le multiculturalisme ou l'adoption de l'unifolié. Toutefois, les tentatives d'aujourd'hui demeurent tout aussi pernicieuses.

La marginalisation politique du Québec

Le discours nationaliste s'est trop souvent contenté de rappeler avec (ou sans trop de) vigueur le respect de l'attribution des pouvoirs conférés par la Constitution sans insister sur son importance pour l'identité et le développement social du Québec. Il n'est guère étonnant de constater que les montées aux barricades ne se font plus car le lien entre ces ingérences et le développement politico-identitaire n'est pas clairement énoncé. Il va sans dire que l'attitude du ministre fédéral Stéphane Dion ne fait qu'obscurcir la chose en faisant de toute question un débat d'experts en droit constitutionnel, même si celui-ci est trop souvent prisonnier de ses sophismes et de son attitude bornée.

En tentant de faire du Québec une province de plus en plus comme les autres et de plus en plus dépendante du gouvernement fédéral, le nation building a pour effet de saper les capacités de développement du peuple québécois. La liberté et l'autodétermination du Québec se retrouvent donc menacées par une majorité canadienne-anglaise qui n'est pas prête à reconnaître la spécificité du Québec. Malheureusement, au lieu de réagir, nous agissons toutefois en simples spectateurs impuissants devant cette construction.

Le début de la fin pour l'identité québécoise

Le second volet du nation building canadien est peut-être plus subtil mais ses effets sont exponentiellement plus dangereux pour l'identité québécoise car les ingérences du gouvernement fédéral en matière d'éducation ou d'affaires sociales représentent plus qu'un simple dédoublement de compétences. C'est l'identité même du peuple québécois qui est menacée. Bien que le Canada et le Québec s'entendent sur plusieurs valeurs, telles l'égalité, la non-discrimination ou la primauté du droit, le nationalisme québécois se démarque par son désir de promouvoir sa culture francophone et les valeurs qui en découlent tout en étant un projet plus large qui sait s'adapter en plus d'être ouvert au pluralisme.

Dans ce cadre, le plein contrôle du système d'éducation est d'une importance vitale primordiale pour tout peuple puisque c'est par ce moyen que la mémoire et les valeurs de celui-ci en arrivent à se transmettre de génération en génération. Il en va de même au chapitre des politiques sociales. L'abandon de notre pleine souveraineté sur ces questions marquerait le début de la fin pour l'identité québécoise puisque celle-ci se verrait inféodée au diktat d'une majorité incapable de reconnaître nos façons de faire différentes, comme en fait foi le débat sur les congés parentaux.

L'urgence d'agir

Ces deux volets du nation building canadien, à savoir la marginalisation politique et identitaire du Québec, représentent des dangers pour ce que nous sommes. En plus de nous enlever petit à petit nos capacités de développement économique, le gouvernement fédéral déprécie la valeur de l'identité québécoise par ses ingérences constantes dans nos compétences, comme s'il nous disait de renoncer à notre voie pour suivre la sienne, qui serait meilleure. Et avec l'arrivée prochaine de Paul Martin au pouvoir, cette situation ne fera que s'accélérer compte tenu du fait que l'opposition à ses projets est insignifiante, pour ne pas dire nulle. Il est temps de sortir de notre état de spectateurs défaits par les résultats du 30 octobre 1995 et de réagir à cette offensive de négation de nous-mêmes.

Les intrusions actuelles et prochaines du fédéral dans le domaine de l'éducation seront les prochaines étapes du nation building canadien, ce qui nous empêchera de transmettre notre mémoire collective. Le discours souverainiste doit donc s'efforcer de mettre en lumière cette menace. La marginalisation politico-identitaire du Québec sera la conséquence directe du nation building. Grâce à celui-ci, le Canada s'attaque à ce qui nous définit individuellement dans la mesure où les valeurs du Québec nous ont aidés à forger notre identité par le dialogue et l'interaction avec les autres membres de la collectivité, eux-mêmes imprégnés de celles-ci. La souveraineté ne peut être que le seul moyen de sortir de cette entreprise de négation identitaire. Pour paraphraser Renan, nous disons que l'identité est, elle aussi, un «plébiscite de tous les jours» et que le renoncement national constitue également un renoncement à nous-mêmes.

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