L'entrevue - Le miroir grossissant des époques

Suzanne Marchand — Photo: Clément Allard
Photo: Suzanne Marchand — Photo: Clément Allard

Le droit de vote en poche, armées de lois antidiscrimination et accueillies à bras ouverts dans les universités, les femmes occidentales jouissent d'une plus grande liberté que leurs consoeurs d'autres époques ou d'autres latitudes. Pourtant, affirme l'ethnologue Suzanne Marchand, jamais la dictature du corps parfait — jeune, ferme et surtout mince — n'a pesé aussi lourd sur leurs épaules. À un point tel que les autorités de la santé publique devraient se pencher sur la question, n'hésite pas à affirmer la spécialiste.

Cheveux coiffés en un sage carré, maquillage discret et sobre élégance, Suzanne Marchand, 48 ans, affiche l'allure d'une femme bien dans sa peau, mais au fait de l'importance des apparences. L'image n'est pas trompeuse: ethnologue, elle a choisi d'étudier le rapport qu'entretiennent les femmes avec leur corps et l'évolution des normes esthétiques qui les ont influencées. Pourtant, sa voix recèle encore un soupçon d'incrédulité lorsqu'elle aborde l'idéal de minceur ayant cours actuellement en Occident.

«De nos jours, plus personne ne peut se considérer trop maigre, constate-t-elle. Je suis persuadée qu'on ne mesure pas les conséquences à long terme, notamment pour la santé des jeunes filles, de cette valorisation à l'extrême de la minceur. Dans dix ans, on risque de se rendre compte que le prix à payer est très cher... Par exemple, ces adolescentes qui se sont privées pendant des années auront-elles des difficultés à concevoir un enfant? Il est temps qu'on s'interroge là-dessus et qu'on intervienne.»

Pour expliquer le regard que portent aujourd'hui les femmes sur leur corps, Suzanne Marchand estime qu'il faut remonter aux années 1920. De rural, l'Occident se fait alors résolument urbain. Dans la rue ou dans les transports en commun, des inconnus se côtoient tous les jours sans échanger un seul mot.

L'aspect physique, l'habillement, la posture deviennent ainsi les seules informations disponibles pour évaluer les autres — et pour que les autres nous évaluent. Investie du pouvoir de renseigner sur soi, l'apparence prend dès lors une importance considérable.

«D'autant qu'il est désormais de plus en plus facile d'observer son propre corps», écrit l'ethnologue dans son essai Rouge à lèvre et pantalon (Éditions Hurtubise HMH, 1997). «Grâce notamment à l'amélioration de l'éclairage, à la multiplication des vitres et surtout grâce à la diffusion massive des grands miroirs. [...] Si, pendant l'histoire de l'humanité, des milliards d'êtres humains ont vécu sans la possibilité de bien voir leur corps, tel n'est plus le cas.»

Modèles et classes sociales

S'impose alors la norme d'une silhouette jeune et sportive, gage de modernité. «Les modèles esthétiques privilégiés dans une société correspondent toujours à ce que la classe sociale aisée peut obtenir», explique en effet Suzanne Marchand. À la Renaissance, les femmes de l'aristocratie respectent des régimes leur permettant d'acquérir un embonpoint qui les distingue des masses affamées. Les corsets des belles du XIXe siècle, qui accentuent la finesse de la taille et coupent le souffle, sont réservés à celles à qui n'incombent pas les tâches ménagères. Jusqu'au teint de neige prisé à cette époque qui crée un fossé entre les pâles oisives et les paysannes soumises aux ardeurs du soleil dans les champs.

Au cours des années 1920 et 1930, la médecine démontre les liens existant entre l'hypertension, les maladies du coeur et l'excès de poids. Minceur devient donc synonyme de bonne santé. Mais, comme les aliments les plus engraissants — pâtes, pommes de terre, pain, riz — sont également les moins dispendieux, être mince signifie aussi clamer qu'on dispose des moyens nécessaires pour s'assurer une alimentation plus fine — poissons, légumes frais, fruits — et d'assez de temps libre pour faire de l'exercice. «En somme, au XXe siècle, la minceur est un luxe qui symbolise le prestige social.»

Mais un luxe que la société de consommation qui se développe affirme placer à la portée de toutes. «Les femmes se font alors dire que la beauté peut s'acheter, ni plus ni moins, et qu'il y a donc moyen d'y arriver», analyse Suzanne Marchand. La production de masse et les grands magasins à rayons font chuter les prix des vernis et du maquillage. Les salons de coiffure se multiplient. Finalement, la généralisation du prêt-à-porter accélère la démocratisation de la mode.

Le physique de la moyenne

Si elles rendent plus accessibles les biens de consommation, les nouvelles méthodes de production et de distribution ont toutefois un effet pervers: en imposant une silhouette unique, elles marginalisent les acheteuses dont le physique ne correspond pas à la moyenne. À ce chapitre, la presse féminine en pleine expansion va jouer un grand rôle. Les publicités qui s'y retrouvent n'hésitent pas à tabler sur la culpabilité pour exhorter à la consommation.

Témoin, cet encadré de 1926 vantant les mérites d'une crème dépilatoire: «Tout absorbé par la contemplation de votre personne, il se peut que votre cavalier remarque à peine le détail de votre toilette. Mais que, par hasard, ses yeux tombent sur quelque duvet malencontreux et le charme est aussitôt rompu. [...] Dans l'intérêt de votre beauté, employez dès aujourd'hui le produit X-BAZIN.»

Des innovations techniques accentuent encore le phénomène. «On présente aux femmes de plus en plus de modèles en les incitant à vouloir leur ressembler, par une diffusion massive d'images presque réelles qui n'était pas possible avant le développement de la photographie, constate l'ethnologue. Auparavant, il y avait le dessin ou la peinture mais les personnages féminins étaient trop stylisés pour qu'on soit tenté de s'y comparer. La photographie, beaucoup plus réaliste, est davantage susceptible d'éveiller la honte chez celles dont le corps ne correspond pas au modèle.»

Et avec les années, les procédés s'affinent encore. Entrent en scène les ordinateurs et la possibilité de peaufiner à l'infini, grâce aux logiciels de traitement de l'image, le corps des mannequins, voire des comédiennes au cinéma. Le modèle à atteindre est de plus en plus irréaliste, mais la majorité des femmes n'en sont pas informées. En septembre dernier, lorsque le magazine Châtelaine a annoncé qu'il renonçait aux retouches informatiques, la rédaction de la publication a d'ailleurs été surprise de recevoir de nombreuses lettres de lectrices ignorant qu'un tel artifice était jusqu'alors utilisé...

Le devoir d'être belle

«Personne n'a jamais été confronté autant qu'on peut l'être aujourd'hui à des images de beauté partout, déclare la chercheuse. On en est entouré, on vit là-dedans. Et je pense que cela contribue beaucoup à augmenter l'anxiété des femmes face à leur propre image corporelle, à leur apparence.»

Cette anxiété, Suzanne Marchand l'associe avant tout à un manque de confiance en soi. «On a beaucoup réfléchi là-dessus, on a fait des avancées, mais les femmes restent fragiles sur cette question. Il faut dire aussi que celles qui décident de s'écarter des normes, qui choisissent d'être au naturel, sont parfois méprisées, ou jugées très durement.» Elle cite l'exemple des féministes, souvent attaquées sur leur apparence physique. «On a dit qu'elles étaient féministes parce que trop moches pour intéresser les hommes! Il faut être faites fortes pour résister à cette pression.»

C'est pourquoi la situation des adolescentes d'aujourd'hui lui semble particulièrement inconfortable. En observant sa fille de 12 ans, Mme Marchand constate en effet que la minceur prend plus d'importance que jamais chez les jeunes filles. «Même le type de vêtements qu'elles trouvent dans les magasins les oblige à vouloir maigrir. Et quand on sait à quel point les jeunes peuvent être durs entre eux, je me dis qu'une des expériences les plus difficiles à supporter actuellement, ce doit être d'être grosse et adolescente.»

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