Le secteur privé à la rescousse des transports en commun?

À l'heure où le partenariat public-privé est devenu un concept à la mode, l'idée de permettre une incursion du secteur privé dans le champ des transports en commun fait son chemin. L'ex-présidente de la Société de transport de Montréal (STM), Louise Roy, fait partie de ceux qui croient que l'heure est venue d'envisager cette possibilité en s'inspirant du principe de «gestion déléguée» appliqué en Europe.

Comme bien d'autres sociétés de transport au Québec, la STM est enlisée dans une telle crise financière qu'elle réclame à grands cris l'intervention de Québec. Pour 2004, la STM enregistrera un manque à gagner de 56 millions de dollars, et son président, Claude Dauphin, implore le gouvernement du Québec de lui proposer un nouveau cadre financier, faute de quoi les usagers devront payer une note salée l'an prochain. La STM pourrait être forcée d'augmenter les tarifs de 30 % l'an prochain, menace Claude Dauphin. À plus long terme, la STM a également besoin d'investissements massifs pour moderniser ses infrastructures vieillissantes, un effort évalué à trois milliards de dollars, selon M. Dauphin.

Louise Roy, qui a tenu la barre de la STM de 1985 à 1992, a une impression de déjà-vu quand elle évoque les difficultés financières de la société de transport. Elle se rappelle trop bien que, en 1992, la STM a dû composer avec le retrait brusque du gouvernement en matière de financement du transport en commun. Il avait alors fallu effectuer des compressions budgétaires et rouvrir les conventions collectives. «Dix ans plus tard, on se retrouve un peu devant le même phénomène», constate-t-elle.

Elle croit maintenant que les sociétés de transport pourraient tirer avantage du modèle de gestion déléguée appliqué en Europe, notamment en France dans des villes comme Bordeaux, Nice, Cannes et Lyon, où la gestion des réseaux de transport a été cédée au secteur privé. Détail important, dit-elle, les actifs y sont demeurés la propriété de la collectivité. «Je ne pense pas que ça règle fondamentalement la question du financement. Mais je trouve intéressant de lancer le débat. Il permettrait de s'interroger sur les moyens à choisir pour parvenir à améliorer la qualité du service et réinvestir dans ce qu'on a. Autrement dit, comment pourrait-on faire pour continuer d'être dans un cercle, pas un cercle vicieux de dégradation, mais un cercle vertueux visant à améliorer la qualité?», explique-t-elle.

Mais surtout, prévient-elle, il ne faut pas confondre gestion déléguée et privatisation, un terme qui sous-entend une cession des actifs au secteur privé. «Dans le domaine des services publics, je suis absolument contre ça, dit-elle. Je pense qu'il faut que les élus et les collectivités locales prennent leurs responsabilités et déterminent ce qu'ils veulent comme gamme de services.»

La gestion déléguée n'est peut-être pas une panacée, mais, selon elle, l'idée vaut la peine d'être débattue. L'Institut pour le partenariat public-privé (IPPP) a d'ailleurs cru bon de s'y intéresser et tiendra à Montréal, vendredi prochain, un colloque sur la question.

Patrick Samson, du comité transport de l'IPPP, reconnaît que la formule de gestion déléguée a peu d'écho dans le transport en commun au Québec. Il y a bien eu quelques incursions du secteur privé à la STM, notamment en matière d'équipements liés à la publicité, mais le phénomène est loin d'être répandu. «C'est une forme de partenariat, mais, quant à moi, c'est davantage une alliance stratégique entre deux entreprises», dit-il.

C'est plutôt du côté des Conseils intermunicipaux de transport (CIT) qu'on trouve davantage d'airs de famille avec les formules de gestion européennes. Depuis quelques années, les CIT des couronnes nord et sud de Montréal ont défini les critères de service qu'ils désiraient, mais ils ont confié au secteur privé le soin de fournir les autobus. En gestion déléguée, note-t-il toutefois, les actifs demeurent généralement entre les mains du public.

Le partenariat public-privé peut comporter plusieurs avantages, comme favoriser des économies ou permettre d'accélérer le lancement d'un projet, croit Pierre Le François, président de l'IPPP. Et à ceux qui estiment que ce type de partenariat conduit à la perte du contrôle public sur les services offerts à la population, il rétorque au contraire que l'existence d'un contrat dans lequel les deux parties spécifient les obligations du secteur privé assure justement un contrôle plus serré.

Bombardier Transport connaît bien les ficelles du partenariat public-privé dans le domaine des transports en commun. Après avoir obtenu des contrats d'entretien — et parfois d'exploitation — pour différentes sociétés de transport tant en Amérique du Nord qu'en Europe, qu'il s'agisse des trains de banlieue à Toronto (GO Transit), à Los Angeles et à Boston ou du métro de Stockholm, la multinationale québécoise a décroché, en avril dernier, le plus important contrat de son histoire, soit celui de la modernisation du métro de Londres. Avec ses partenaires, elle a acquis les droits de propriété de six lignes de métro pour une période de quinze ans.

Le secteur privé est généralement plus efficace que le secteur public en matière de gestion, affirme sans ambages William Spurr, président de Bombardier Transport, Amérique du Nord. À titre d'exemple, il cite le cas du train GO de Toronto. Depuis que Bombardier assume l'entretien des trains, les coûts dans ce secteur ont été réduits de 32 %, indique-t-il. Un tel partenariat est-il possible à Montréal? «Je pense que c'est possible partout dans le monde. Il n'y a pas de limites, mais il faut vraiment comprendre les besoins», se contente-t-il de dire.

À la STM, la question est délicate. Le président de la société de transport, Claude Dauphin, a d'ailleurs refusé d'accorder une entrevue à ce sujet, préférant garder ses commentaires pour le colloque de vendredi prochain. La STM a conclu plusieurs ententes avec des entreprises privées, notamment en matière de placement publicitaire ou de fourniture d'afficheurs dans les wagons de métro, mais elle n'envisage pas pour l'instant de recourir au secteur privé dans des domaines où elle détient des compétences, notamment en entretien. Et comme elle poursuit toujours les négociations avec ses employés d'entretien, on préfère ne pas trop s'engager en terrain miné.