Libre opinion: La situation était sérieuse le 15 octobre 1970

Dans leur critique de Pierre Elliott Trudeau publiée le 16 octobre 2003 dans Le Devoir au sujet du recours à la Loi sur les mesures de guerre lors de la Crise d'octobre 1970, Guy Bouthillier et Robin Philpot ont commis plusieurs erreurs de fait. Ils ont surtout ignoré le sérieux de la situation les 15 et 16 octobre 1970.

Le 15 octobre 1970 au soir, alors que les membres du FLQ détenaient Richard Cross et Pierre Laporte, 3000 personnes réunies sous la direction de Pierre Vallières, Charles Gagnon, Michel Chartrand et Robert Lemieux à l'aréna Paul-Sauvé scandaient: «FLQ, FLQ, FLQ... » Jusque-là, le FLQ avait commis 200 attentats à la bombe, six meurtres et plusieurs vols de banque à main armée. L'étape suivante — qu'ils nous annonçaient d'ailleurs — serait leur affrontement avec la police, ainsi que des attaques physiques et du saccage. Cette année-là, Montréal avait été le théâtre de trois telles émeutes, le 7 octobre 1969 (grève illégale des policiers, qui a fait un mort et plusieurs blessés), le 31 octobre 1969 (manifestation contre la loi 63: 40 blessés et 70 arrestations) puis le 7 novembre 1969 (manifestation pour la libération de Vallières et Gagnon: feu mis à des banques, postes de police et mairie).

On oublie souvent aussi que les médecins spécialistes avaient décidé de faire la grève au moment de la crise et que le désordre régnait dans les hôpitaux. À Québec, le 15 octobre, le gouvernement Bourassa déposa trois projets de loi sur l'assurance-maladie qui, déjà, dans la nuit du 15 au 16 octobre, à 0h44, avaient tous été votés.

Dès lors, le gouvernement du Québec et l'administration municipale de Montréal demandèrent à ce que soient appliquées certaines dispositions de la Loi sur les mesures de guerre qui, d'ailleurs, se trouvaient — et le sont toujours — toutes codifiées dans le Code criminel. M. Trudeau n'avait d'autre choix que d'accepter la demande, une sage décision au vu des circonstances.

Les mesures de guerre entrèrent donc officiellement en vigueur le 16 octobre 1970 à 4h le matin. Comme le fit immédiatement remarquer l'avocat du Parti québécois, Pothier Ferland, dans un avis juridique au parti, la réglementation en vigueur ne retirait pas tous les droits, permettant toujours les réunions privées et publiques, l'affichage, la critique des gouvernements fédéral et provincial et même celle de la Loi sur les mesures de guerre. Cependant, il était maintenant impossible d'encourager le FLQ.

Il n'y avait donc plus aucun affrontement, ni de saccage ou de sang versé, et même le FRAP, le parti politique radical en campagne contre le maire Jean Drapeau et partisan du FLQ, continua d'organiser de grands ralliements.

Si nous, du gouvernement québécois, n'avions pas réagi et que la manifestation avait donc eu lieu, les mêmes gens qui se plaignent aujourd'hui nous auraient tout aussi tenus responsables. Quant à Tommy Douglas, il se trompa aussi et démontra des signes d'hystérie que MM. Bouthillier et Philpot déplorent. Le 16 octobre 1970, il s'adressa ainsi au Parlement: «En ce moment, dans ce pays, il n'y a plus de Constitution, ni de Charte des droits et libertés, ni de Constitution provinciale.»

Bien sûr, plusieurs parmi les 497 personnes arrêtées n'auraient pas dû l'être, mais au moins 238 d'entre elles ont porté plainte à l'ombudsman du Québec et 103 ont pu obtenir une compensation en vertu d'une procédure spéciale adoptée par le gouvernement du Québec. Bien sûr aussi, nous, au gouvernement, aurions dû vérifier plus scrupuleusement les listes qui nous étaient données par les policiers, mais comme Robert Bourassa nous le fit remarquer, dans un pays démocratique, les législateurs élus ne devraient pas s'immiscer dans la fonction du travail policier.

Le FLQ avait intentionnellement créé une situation de dilemme pour le gouvernement et fut pris de court en voyant notre réaction, rapide et efficace. Comme le dit l'honorable et respecté professeur F. R. Scott, militant pour les droits civils («The War Measures Act in Retrospect», in F. R. Scott, A New Endeavour, 1986): «Un traitement choc était nécessaire pour rétablir l'équilibre. C'est ce que l'on fit, et cela fonctionna. Il n'y eut qu'un seul mort, point victime de l'imposition des lois ou de l'ordre public. Les six millions de Québécois avaient le droit de voir leur gouvernement retrouver son autonomie, son pouvoir et sa stabilité. Ils peuvent choisir d'élire René Lévesque comme premier ministre, mais cela se fait par vote et non à coups de bombes. Lévesque ne l'aurait pas voulu autrement.»