Exportations d'électricité - Hydro pousse la centrale thermique de Tracy au maximum

Hydro-Québec veut tellement profiter de la demande en électricité du côté américain qu'elle n'hésite pas à utiliser sa centrale thermique de Tracy en permanence, alors qu'il s'agit d'une centrale dite «de pointe» ou «d'appoint», qui fonctionne en principe un certain nombre d'heures par jour seulement.

Cette recherche de profits, intensément encouragée par Québec, semble aussi avoir des effets importants sur les niveaux des grands barrages du Nord, qui étaient au début de mai à quelques mètres près de leur minimum de conception, selon des sources sûres.

Ainsi, au 1er mai dernier, le barrage de la Manic 5 était à deux mètres seulement au-dessus de son niveau de conception, celui de Brisay à la Baie James dépassait ce niveau de cinq mètres tandis que le plus vaste de tous, celui de LG-2, n'affichait que 1,5 m au-dessus de son niveau minimal, a appris Le Devoir d'employés qui oeuvrent sur ces ouvrages monumentaux.

D'autre part, selon des documents obtenus par Le Devoir en vertu de la Loi d'accès à l'information, la centrale «d'appoint» de Tracy a fonctionné 4524 heures entre le 1er janvier 2003 et le 30 juin, soit l'équivalent de 188 jours, 24 heures sur 24. Elle a ainsi brûlé 962 379 barils de mazout lourd (n°6) en comparaison de 41 322 barils en 2000 et 45 649 en 2001, ajoutant ainsi un peu de suie sur l'énergie propre de notre première société d'État.

Tracy est une centrale dite de pointe, c'est-à-dire qui travaille quelques heures par jour lorsque la demande atteint son sommet quotidien en fin d'après-midi, par exemple. C'est ce qu'elle fait depuis quelques décennies et ce que reflètent les chiffres sur son fonctionnement au cours des dernières années. Ainsi, elle a fonctionné 1342 heures en l'an 2000, 1331 heures en 2001 et seulement 37 heures en 2002. Mais voilà qu'elle passe littéralement cette année en mode de fonctionnement continu, comme une centrale thermique de base, au cours des six premiers mois de 2003.

Le directeur régional du ministère de l'Environnement, Pierre Paquin, était quelque peu surpris de cette situation vendredi lorsqu'informé par Le Devoir.

«Tracy a toujours été une centrale d'appoint, qui brûle du mazout lourd, a-t-il dit. Elle a pu à certains moments produire plus intensément, mais il s'agissait d'exceptions. Je me rappelle de discussions, une fois, alors qu'elle avait dû fonctionner plus longtemps parce qu'il y avait eu des problèmes sur le réseau d'Hydro-Québec.»

Pierre Paquin ne pouvait pas dire si Tracy était dotée d'un certificat d'autorisation qui limitait légalement son fonctionnement à celui d'une centrale de pointe, en vertu de la Loi québécoise de l'environnement. Il en doutait parce que, selon son souvenir, il s'agit d'une vieille centrale qui a pu entrer en service avant l'entrée en vigueur de la loi. Mais M. Paquin convenait que la loi exige que toute augmentation de production fasse l'objet d'une autorisation préalable, ce qui n'a pas été le cas ici en raison du changement manifeste de vocation de cet équipement.

D'ailleurs chez Hydro-Québec, la porte-parole, Élyse Proulx, reconnaissait sans ambiguïté que Tracy était une «centrale de pointe», dont le changement de rythme au cours des derniers mois était le résultat de motifs commerciaux.

Si cette centrale est passée d'une moyenne de 650 heures à 4500 heures par six mois, dit-elle, c'est «parce qu'il y a de pressants besoins en énergie et en puissance. Il y a eu les froids du premier trimestre. De plus, les conditions du marché en Ontario et en Nouvelle-Angleterre sont des plus intéressantes avec le pic de demande en été. On essaie de tirer profit de ces occasions commerciales», dit-elle, ce qui permet à Hydro-Québec d'en tirer d'importants profits et de verser de plus importants dividendes au gouvernement.

Les mêmes raisons pourraient expliquer alors pourquoi, au 1er mai, trois des grands barrages nordiques étaient très bas et plus bas, dans les trois cas, que le niveau de l'an dernier. Il faut préciser ici que c'est en général au 1er mai de chaque année que les barrages nordiques sont à leur plus bas niveau, car la fonte des neiges, qui les remplit, n'a pas encore commencé. Mais c'est à cette époque qu'on prend en quelque sorte la photo de la gestion annuelle, puisque le niveau au 1er mai indique le total des ponctions opérées durant l'hiver et traduit la gestion de la réserve sur une base annuelle.

On se rappellera qu'Hydro-Québec refuse depuis plusieurs années de divulguer les niveaux de l'ensemble de ses réserves d'eau, y voyant une information susceptible de nuire à ses ventes sur le marché américain, même si elle n'y vend en réalité qu'une dizaine de terrawatts-heure sur les 160-170 TWh qu'elle produit chaque année. Par exemple, l'an dernier, Hydro-Québec a vendu 12,5 TWh à même ses réserves hydrauliques sur les 54,2 TWh vendus aux Américains. La différence entre les deux chiffres donne une idée des achats qu'elle a effectués la nuit aux États-Unis pour revendre cette énergie, entreposée en quelque sorte dans ses barrages, le jour sur le marché américain aux pics de la demande, avec d'évidents profits.

Selon les informations obtenues par Le Devoir des gestionnaires locaux de barrage, Manic 5 se trouvait à la cote de 342 mètres en mai dernier comparativement à la cote 345 en mai 2002. Sur ce barrage, on est au plancher en termes de production quand le niveau se situe à la cote 340. La cote maximale en comparaison se situe à 360. Mais en 2002, le maximum atteint se situait autour de la cote 348 seulement.

Le réservoir LG-2 est le plus vaste du Québec. En mai dernier, il se situait à la cote 169,5 alors que son plancher d'opération se situe à la cote 168, 1,5 m plus bas seulement. Le niveau-plancher de l'année en cours se situait lui-même deux mètres sous celui de l'an dernier. Quant à la cote maximale de LG-2, qui se situe à 175 mètres, elle a été atteinte en 2002, tout comme l'année précédente à des décimales près.

Le réservoir de Brisay, en amont de LG-2, suit la même tendance. Il se situait à la cote 527 en mai dernier comparativement à la cote 528 un an plus tôt. Cela le plaçait en situation plus avantageuse que les autres avec une réserve de cinq mètres au-dessus de son minimum de fonctionnement. Mais comme il est plus petit que les autres, cette réserve est relativement moins importante.

Pour Élyse Proulx d'Hydro-Québec, «Pas question de commenter le niveau de nos barrages, parce que c'est une information confidentielle. Je peux dire que nos gestionnaires gèrent ces réserves conformément au critère qui nous oblige à garder 64 TWh en réserve pour deux ans pour faire face à d'éventuelles difficultés.»

Cette norme qui a institué une réserve de 64 TWh remonte au début de la dernière décennie. Elle inclut trois choses, explique Élyse Proulx, «nos réserves hydrauliques, nos marchés extérieurs et Tracy». Avant la mise en place de ces normes, contestées par plusieurs organismes devant la Régie de l'énergie ces dernières années, la «réserve» d'Hydro-Québec était essentiellement constituée d'eau. Le changement principal survenu au début des années 90 a consisté à inclure dans cette réserve nationale l'électricité que peuvent nous fournir, en cas de besoin, les réseaux voisins que nous alimentons à d'autres moments de l'année.