Guy Boulizon (1906-2003) - Hommage à un «Honnête Homme»

Ô que cet homme, décédé à 97 ans, transcendait la lumière! Elle était inhérente à sa nature. Bien que presque aveugle depuis quatre ou cinq années, il peignait encore. L'une de ses dernières oeuvres, une véritable création, peinte vers 1997, reproduit une chapelle de son enfance à Nevers, dédiée à la Vierge Marie. La toiture, faute d'entretien, s'était effondrée. Or Guy Boulizon l'a reproduite de mémoire, faisant apparaître la Mère de Dieu au milieu de la nef bellement fleurie. On a sous-titré la toile: «Lueur d'Espérance à Notre-Dame-aux-Fleurs».

Jusqu'à la toute fin de sa vie, et sans vouloir en faire étalage, Guy Boulizon, s'est montré un homme rempli de sagesse et de clairvoyance, comme illuminé — enluminé — par sa vaste expérience des êtres et des choses, une grande sagacité et un sens de l'écoute et de l'observation hors du commun. Il savait dire les choses, les décrire en très peu de mots, qu'il remontait du puits inépuisable de son coeur... surtout, également de sa foi profonde et vivante.

Guy, malgré son grand âge et la dignité de sa personne, exigeait qu'on l'appelle par son prénom, sauf ses anciens élèves de Stanislas, tels les Jacques Parizeau, Jacques-Yvan Morin, Léandre Décarie et nombre d'autres personnalités... pour lesquels monsieur et madame Boulizon comptent parmi les maîtres qui les ont le plus marqués. «Honnête Homme» à la manière du Grand Siècle de Louis XIV, incarné et fort imbriqué dans celui du vingtième, Guy Boulizon a aussi été conférencier à Radio-Collège, membre du Conseil supérieur de l'éducation, professeur de l'art à l'École des Arts appliqués, au cégep du Vieux-Montréal.

Guy Boulizon était un conteur extraordinaire; il fallait le voir — et l'écouter — quand il racontait Noël aux enfants de Saint-Albert, à la fois l'aviateur et le Petit Prince de Saint-Exupéry, dont il était à la fois compatriote et contemporain. Il s'émerveillait de tout, et son rire particulier résonnait comme celui d'un enfant. Quel enchantement lui aurait procuré la vue de la planète Mars, presque à son apogée au moment où lui-même, comme le Petit Prince, s'envolait fin août au-dessus des astres, des planètes et des étoiles, dans l'infini de la Création et de son Créateur.

Philosophe, musicien, écrivain, ces choses, Guy Boulizon savait les illustrer par sa faconde, la clarté et la beauté de son verbe, son génie de la didactique. Toute sa vie, autant comme professeur et cofondateur du collège Stanislas de Paris à Outremont, où il avait été assigné à la demande du gouvernement français, sous la présidence de Léon Blum (1872-1950), qu'à la radio, à la librairie Flammarion — qu'il avait aussi fondée — ou comme directeur des éditions Beauchemin, à la communauté chrétienne de Saint-Albert-le-Grand, dont il avait aussi été l'instigateur avec son épouse Jeannette..., il a laissé une marque profonde et ensemencé des tracés qui sont autant de voies de futur, d'espérance.

Arrivé au Québec en 1938, un peu avant la terrible Deuxième Guerre mondiale de 1939-1945, le couple Boulizon, discrètement mais efficacement, dans l'ombre, était, jusqu'à un certain degré, de la Résistance française d'outre-mer. Était-ce à leur domicile que, dans l'incognito, Charles de Gaulle et deux de ses généraux et autres importants personnages vinrent, en 1944, alors que le chef de la France libre était de passage à Montréal?... Dire que la Gendarmerie royale du Canada vint pour les arrêter en juillet 1941, croyant qu'ils étaient des agents de Pétain et que leurs salaires et émoluments étaient acquittés par le gouvernement fasciste de Vichy! «Parce que j'étais enceinte, la police avait toutefois décidé de nous laisser tranquilles», raconte Jeannette.

L'État français lui a décerné la Croix du Mérite et les Palmes académiques; il a été en outre récipiendaire de l'Ordre du Québec, de l'Ordre des Francophones d'Amérique, et, conjointement avec son épouse — ce qui était une première — du prix Chomedey-de-Maisonneuve de la Société Saint-Jean-Baptiste.

Cette conviction de combattants, ces deux-là en ont toujours fait montre, et comment! Dans leur engagement d'indépendantistes et de lutteurs dans la magnifique cause du Québec. Français dans l'âme mais Québécois par un amalgame inaltérable, Guy Boulizon et Jeannette Chobert ont vite pressenti que le Québec formait une Nation et, étrangement, qu'elle était la seule dans les trois Amériques qui ne vivait pas dans un État pleinement souverain.

Oui, Guy, à ta suite, avec ton aide, nous la ferons cette Indépendance, et nous sommes de plus en plus nombreux à nous y impliquer. Au revoir «mon» Ami.